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Singapour et l'Afrique : une réussite Sud-Sud

septembre 13, 2022

Par Alec Macfarlane

Jamil Idris Abubakar, 41 ans, cultive du sésame depuis toujours. Dans le Jigawa, État du nord du Nigéria, ses quatre exploitations en produisent 600 tonnes par an sur 50 hectares. Depuis cinq ans, il a pour acheteur Robust International, une entreprise singapourienne qui fait le commerce de cultures de spécialité, comme le sésame, la noix de cajou ou le gingembre, avec comme marchés de prédilection l'Afrique et l'Asie. L'agriculteur peut en outre stocker ses récoltes dans l’entrepôt de Robust, avantage appréciable dans ce pays où la détérioration des produits agricoles pose un problème majeur, à l’origine d’environ 5 % des émissions nationales de gaz à effet de serre.

Cet exemple illustre bien le rôle moteur que Singapour joue de plus en plus dans les investissements « Sud-Sud ». Ces investissements réalisés entre marchés émergents constituent une source de financement déterminante pour les pays en développement, mais aussi un moyen précieux de transférer des connaissances, des normes et des modèles d'entreprise fructueux.

« Il y a désormais beaucoup de sociétés singapouriennes en Afrique. Nous entretenons de bons rapports avec elles », confirme Jamil Idris Abubakar. « Elles ont une excellente réputation. Travailler avec elles, c'est se développer. »

De fait, depuis qu’il collabore avec Robust, son activité a pris une ampleur considérable : il a acquis de nouveaux terrains et son personnel est passé de 15 employés à près de 50. « Robust nous assure de bons tarifs. Chaque début de saison, la société organise des réunions pour nous informer des tendances du marché local et international, ce qui nous rend plus concurrentiels », ajoute-t-il. « L’entreprise nous enseigne aussi les bonnes pratiques pour augmenter notre production tout en préservant notre sol. »


Robust International veille à stimuler l’agriculture durable et faciliter l’autonomisation des agriculteurs locaux au Nigéria. Crédit photo : Robust International

Depuis son accès à l’indépendance il y a bientôt soixante ans, Singapour est parvenue, en surmontant de nombreux obstacles, à se développer au point d’incarner aujourd'hui l'une des plus grandes réussites économiques d'Asie, et de servir désormais de mentor à d'autres pays en développement qui s’emploient à réduire la pauvreté et favoriser une prospérité partagée. « Singapour est à la pointe de l’innovation dans des secteurs qui, à l’instar de l'agroalimentaire, jouent un rôle vital dans de nombreuses économies en développement ou qui, comme celui des infrastructures, sont cruciaux pour leur permettre de franchir des obstacles majeurs au développement, explique Nicolas Marquier, représentant d’IFC pour Singapour.

C'est pourquoi Singapour représente un partenaire important pour les marchés émergents de régions du monde comme l'Afrique, confrontés aux mêmes problèmes de développement qu’il a lui-même rencontrés ces soixante dernières années. »

Les relations Asie-Afrique sont particulièrement florissantes : l'Afrique est une source essentielle de matières premières pour l'Asie, elle-même grande exportatrice de produits finis vers l'Afrique. Dans ce contexte, les liens entre Singapour et le continent africain connaissent une progression remarquable. Ainsi, plus de 100 entreprises singapouriennes sont aujourd'hui présentes en Afrique, contre une soixantaine en 2018. L'an dernier, les échanges commerciaux de la ville-État avec l'Afrique ont atteint 10,9 milliards de dollars, soit 25 % de plus que l'année précédente.

Marché de Bugis à Singapour.
Marché de Bugis à Singapour. Les tendances de consommation croissantes en Asie offrent des possibilités d’investissement en Afrique. Photo : Shutterstock.com

Enterprise Singapore, une agence gouvernementale qui aide les entreprises singapouriennes à s’implanter à l’international, accroît fortement sa présence en Afrique depuis quelques années. « L’ Afrique est un marché qu’aucune entreprise ne peut, ni ne dot négliger », indique G. Jayakrishnan, responsable des activités d’Enterprise Singapore pour l'Asie du Sud, le Moyen-Orient et l'Afrique. « D’abord en raison de son dividende démographique, de la richesse de ses ressources naturelles et du grand dynamisme de son secteur privé. Et ensuite en raison de tous les besoins de développement, dans les infrastructures, l’éducation, la consommation. Singapour a un marché national limité et doit donc impérativement se diversifier. C’est une nécessité qui a récemment été mise en lumière par les chocs et perturbations des chaînes d’approvisionnement. »

L'intérêt d'une telle relation n’est pas qu’à sens unique. En effet, les tendances de la consommation en Asie, où la classe moyenne est en plein essor, sont prometteuses de croissance économique. Une récente étude de la Banque mondiale indique que les exportations vers l’Asie ont pour conséquence d'augmenter la productivité du travail, les rémunérations et l’intensité capitalistique en Afrique. De plus, Singapour présente d’exceptionnelles synergies, propres à aider l'Afrique face aux enjeux de son développement, et vice versa.

« L’ Afrique est aussi le continent qui connaît l'urbanisation la plus rapide, ajoute G. Jayakrishnan. Ses habitants affluent par millions vers les agglomérations. Or, Singapour est une ville-État. Depuis plus de cinquante ans, on y résout des questions d'urbanisme, de rénovation et d’occupation des sols. Singapour peut donc faire profiter les villes africaines de son acquis en la matière. » À titre d’exemple, G. Jayakrishnan cite la gestion des ressources en eau.

L' Afrique et Singapour ont aussi une communauté d’intérêts dans le domaine du numérique. Quelque 80 % des Africains disposant d'un abonnement de téléphonie mobile et le continent bénéficie d'un taux élevé de pénétration internet. Par ailleurs, on sait que Singapour est un centre névralgique de la levée de fonds et de la technologie financière de pointe. Conjugués, ces deux facteurs créent d'abondantes et lucratives possibilités d'investissement Sud-Sud.

Le groupe de banque en ligne sud-africain Tyme a su percevoir les avantages d’une implantation à Singapour pour une société fintech, puisqu’il y a installé son siège mondial, tremplin de son expansion en Asie. Aujourd’hui fort de plus de 5 millions de clients, son fer de lance Tyme Bank a suscité des investissements supplémentaires de la part de Tencent, géant chinois des nouvelles technologies, et de British International Investment, institution britannique de financement du développement.

Via sa base singapourienne, Tyme a obtenu un agrément bancaire numérique aux Philippines, en association avec les Gokongwei, influente famille locale, et en a sollicité un autre au Pakistan. Le groupe a aussi fondé un centre technologique à Hô Chi Minh-Ville (Vietnam), qui emploie plus de 200 personnes dans l’ingénierie et la production.

Pour Rachel Freeman, directrice du développement au siège mondial de Tyme à Singapour, « l’Afrique du Sud a plus de points communs avec les marchés émergents d’Asie que de nombreux autres pays africains. Notre modèle fonctionne mieux dans des pays très peuplés, où les services bancaires coûtent cher. En Afrique du Sud, nous avons lancé le premier compte en banque sans frais mensuels.

A TymeBank kiosk at a store in South Africa.
Une borne de services en ligne de TymeBank dans un magasin en Afrique du Sud. Les clients peuvent l’utiliser pour ouvrir un compte bancaire et imprimer une carte de paiement Visa. Crédit photo : TymeBank

Auparavant, les clients devaient payer leur banque pour qu’elles détiennent leur argent. Nous recherchons des marchés où des frictions barrent l’accès aux laissés-pour-compte du système bancaire, c’est pourquoi nous nous orientons vers les Philippines et le Pakistan. »

L'offre bancaire en Afrique du Sud est bien plus avancée que dans beaucoup de pays asiatiques. Par exemple, acquérir de nouveaux clients y est plus facile et plus rapide grâce à la carte nationale d'identité numérique, également utilisée au Pakistan alors qu’elle est absente de nombreux autres pays d'Asie. « Aux Philippines, ce système n’existe pas », dit Rachel Freeman. « Nous avons l’intention de bouleverser ce modèle, en rendant l’intégration de nouveaux clients bien plus efficace. » En Afrique du Sud, il faut à peine cinq minutes pour ouvrir un compte bancaire et imprimer une carte de paiement Visa à l'épicerie du coin. Ce mode de fonctionnement peut grandement améliorer l’accès aux services bancaires dans de nombreux pays émergents d’Asie, où certains clients habitent à une demi-journée de l’agence la plus proche.

Tyme crée aussi des services bancaires à l’intention des personnes qui exercent, à côté de leur emploi principal, un travail d’appoint consistant par exemple à vendre des produits sur Facebook ou Instagram, sachant que ce type d’activité en plein essor est appelé à engranger des milliards de dollars. En Asie, cette tendance s’accentue comme ailleurs, ce qui procure à Tyme l’avantage du premier arrivé pour toucher cette clientèle. En plus de gérer les règlements relatifs à ce type de transactions, le groupe entend proposer des instruments destinés aux professionnels, ainsi que TymePOS, son application de téléphonie mobile pour points de vente.

« Notre activité est un exemple typique d’investissement Sud-Sud », ajoute Rachel Freeman. « Nous importons en Asie ce que nous faisons en Afrique. »

Publié en septembre 2022