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  • Jamila Ben Baba a bravé les obstacles pour devenir PDG de Laham Industrie.
  • Au Mali, seulement 10 pour cent des femmes sont autorisées à prendre des décisions critiques concernant les soins de santé et les budgets des ménages.
  • Laham Industrie a été soutenue par les services conseils d’IFC sur le système de sécurité des denrées alimentaires et le programme d’appui à la compétitivité agroindustrielle au Mali (PACAM) de la Banque mondiale.

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Par Kouame N’dri, IFC

L’histoire de Laham Industrie et de Jamila Ben Baba, c’est la version malienne du « rêve américain ». L’histoire d’une femme née dans une famille du désert du Sahara, élevée dans un pays où peu de femmes sont à même de prendre des décisions importantes dans leurs foyers.

Mme Ben Baba a construit son groupe et sa fortune sur un conseil que son père lui répétait sans cesse : « tu dois te surpasser pour réussir et pour cela tu dois savoir te battre. » Une trentaine d’années plus tard, la voici seule femme à la tête d’un abattoir moderne de viande de bétail certifiée Halal, HACCP et ISO 22000 de toute l’Afrique de l’Ouest.

Elle n’est encore qu’adolescente lorsqu’elle occupe son premier emploi dans l’entreprise familiale de négoce alimentaire. Elle s’occupe des tâches administratives sous le regard protecteur de son père, un homme d’affaires prospère et respecté de Bamako. Chaque après-midi après l’école, bien qu’elle ait envie de passer du temps avec ses camarades de classe, elle doit se rendre auprès de lui pour « apprendre à travailler ».

« Alors que dans notre milieu, les femmes ne travaillent pas, pour notre père, il fallait absolument que nous, ses filles, travaillions. Son leitmotiv était que je n’ai à compter sur personne, que j’apprenne à travailler pour être indépendante. En soi, c’était un précurseur. » A ce jour, la plupart des femmes actives maliennes travaillent dans le secteur informel et dépendent de leurs maris pour l’accès au crédit et à la terre.


Laham Industrie fournit plus de 80 tonnes de viandes par mois vendues dans les boucheries « Carrés fermiers ». Crédit : Moustapha Diallo/IFC

Naissance d’une vocation

C’est au sortir de ses études et après son mariage qu’elle se rend en France pour suivre, à l’Ecole d’administration des entreprises de Paris, un cursus en commerce. Une fois diplômée, Jamila voit grand et, d’un revers de main, balaie les obstacles liés à son identité de femme. On la retrouve en Guinée, gérante d’une concession automobile Toyota, à la tête de l’association malienne des vendeurs de thé, ou encore coiffée d’un casque lors de la construction de son hôtel à Bamako.

« Lorsque je me suis lancée, je n’ai pas du tout pensé au fait que j’étais une femme et pour tout vous dire, la plupart du temps j’ai même tendance à l’oublier. Relever de nouveaux défis est ma motivation, les obstacles ne m’arrêtent pas, je n’y fais pas attention mais je sais qu’ils sont là, donc je travaille encore plus dur. »

Transformer un produit du terroir et le faire connaître

Mais pour cette mère de famille de quatre enfants, qui enjambe avec flegme les difficultés, son voyage entrepreneurial était inachevé.

« Je rêvais d’exploiter un produit du terroir, et vu que j’ai l’habitude de me rendre au salon de l’Agriculture de Paris, j’ai pris conscience de l’importance de la viande dans l’industrie alimentaire. Le Mali est le premier producteur de bétail de la sous-région ; je me suis donc simplement dit : pourquoi ne pas exploiter cette filière ? »

Alors qu’au Mali, la vente de bétail est traditionnellement un univers masculin, codifié et familial, Jamila Ben Baba fait fi des contingences et se lance. En 2016, après un an et demi de travaux de construction, l’abattoir moderne de Laham Industrie sort de terre à Kayes, situé à 600 km de Bamako, la capitale. L’abattoir de Kayes, c’est 40 employés permanents, une production de plus de 80 tonnes de viandes par mois vendues dans les boucheries « Carrés fermiers » à des entreprises telles que des hôtels, restaurants et sociétés minières.

Echange direct avec les éleveurs impossible, retard de paiement, abus de confiance, frilosités des banques et difficultés d’accès au crédit, les obstacles sont nombreux mais rien n’atteint la détermination de Jamila Ben Baba. « S’imposer dans les affaires est difficile. Par exemple, il faut sans cesse se battre pour obtenir des prêts bancaires, parfois, cela me frustre mais j’ai appris à faire avec. »

Résilience et espoir

Le succès est enfin au rendez-vous, tant l’offre proposée par Laham Industrie répond aux attentes des consommateurs pour une viande malienne sûre et de qualité. « Les consommateurs apprécient tellement nos produits que nous avons des clients aux revenus modestes qui viennent dans nos boucheries pour simplement acheter 500 FCFA (équivalent a US$0.9) de viande, ce qui est pour nous un gage de qualité et nous fait énormément plaisir. »

L’année 2019 marque un tournant pour Laham Industrie. Grâce aux services conseils d’IFC sur le système de sécurité des denrées alimentaires, Laham obtient en février 2020 la certification HACCP, puis en décembre de la même année, la certification ISO 22000.

« ISO 22000 a été la plus grande des joies car c’est l’aboutissement d’un dur labeur. Au départ, on nous avait clairement dit qu’il est impossible au Mali d’obtenir la certification ISO 22000. Et lorsque nous avons obtenu cette certification, c’était comme une revanche car nous travaillons dans un environnement où vous devez vous battre tous les jours pour avoir des endroits propres, pour former vos employés à l’hygiène et être vigilant pour qu’ils respectent les procédures.»

Et cela ne s’arrête pas là, grâce au financement du programme d’appui à la compétitivité agroindustrielle au Mali (PACAM) de la Banque mondiale, 48 parcs d’embouche bovine moderne ont été créés dans la région de Kayes. Ils permettront à des éleveurs de posséder leur propre infrastructure pour procéder, dans de meilleures conditions sanitaires, à l’embouche bovine et ainsi livrer le bétail à Laham dans le respect d’un cahier des charges clair et précis.

De plus, pour une meilleure traçabilité, chaque animal sera identifié et bagué et sera suivi par un groupe de vétérinaires pris en charge par la Banque mondiale. Ainsi, grâce à ce programme, non seulement les éleveurs bénéficient d’une garantie de vente de leur bétail, mais également Laham pourra sécuriser ses approvisionnements de bétails de qualité à un prix maîtrisé.

Et pourtant, l’année 2020, marquée par l’épidémie de COVID-19 et la fermeture temporaire des frontières du Mali, a failli avoir raison de Laham Industrie. L’annulation des exportations de viande vers le Sénégal, à laquelle s’ajoute la clôture des hôtels et des restaurants de Bamako, a entraîné une baisse importante du chiffre d’affaires et l’abattoir a dû se séparer d’une trentaine de ses employés. Pour couronner le tout, Mme Ben Baba tombe elle-même malade.

Aujourd’hui, l’optimisme de Jamila Ben Baba reste inébranlable. « J’ai rencontré de nombreuses difficultés mais ce n’est pas pour autant que j’ai décidé de baisser les bras. Les difficultés, elles vont, elles viennent, et c’est ce qui nous rend plus fort pour affronter les tempêtes qui viendront après. Je n’ai pas le droit d’échouer car ma réussite peut inspirer des milliers de filles et de femmes maliennes à relever des défis importants. »

Publié en mars 2021