Catherine Adeya. Photo : Teddy Mitchener

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Jason Hopps

Catherine Adeya n’a pas oublié une remarque de son père, dans les années 1980 : « Un jour, les ordinateurs seront partout. » Une affirmation qui n’avait rien d’évident alors, ni Facebook, ni Twitter, ni les téléphones « intelligents », ni le wifi et pas même internet n’ayant encore vu le jour… surtout quand vous habitiez Nairobi où personne ou presque n’avait d’ordinateur chez lui. Cette phrase a trotté dans la tête de la petite Kényane, au point de la convaincre, des années plus tard, d’abandonner son projet d’études de droit pour se lancer dans une carrière dans la technologie. Ces 20 dernières années, elle s’est consacrée au développement et à la technologie, y compris en participant ponctuellement à des projets de la Banque mondiale et d’IFC.

Aujourd’hui, Catherine Adeya est directrice de la recherche au sein de la World Wide Web Foundation — et la première Africaine à occuper ce poste. Cette fondation, créée en 2008 par l’inventeur du web, Tim Berners-Lee, et Rosemary Leith, une Canadienne ayant une expérience professionnelle internationale dans la finance, la technologie et le développement, s’attache à défendre l’accessibilité matérielle et financière du web, les droits des femmes en ligne et les droits en matière de données. Catherine Adeya dirige une équipe de chercheurs entièrement dédiée à la création d’un web sécurisé et émancipateur. Dans cet entretien révisé, elle évoque les rapports entre les technologies numériques et le développement, définit ce qu’est une « connectivité significative » et donne quelques conseils aux jeunes souhaitant faire carrière dans les technologies de l’information.

Q : Permettez-moi d’abord de vous féliciter pour votre récente nomination. En quoi va consister votre mission ?

R : Merci ! Les gens pensent que je vais régler les problèmes du Net... Ce n’est pas ça, bien sûr, mais mon travail consistera à rendre les règles du jeu équitables pour que tout le monde puisse profiter du web et des technologies numériques, en particulier les femmes, les pauvres et les habitants des zones rurales. Surtout, je vais piloter un programme de recherche en appui à notre mission de bâtir un réseau internet sûr et contribuant à l’émancipation de tous. La WWW Foundation a publié plusieurs travaux pionniers dans le domaine de l’accès matériel et financier à internet, des droits des femmes en ligne, du respect de la vie privée et des droits en matière de données — tous centrés sur les pays à bas revenus ou revenus intermédiaires que l’on a trop souvent tendance à ignorer. Des recherches et des données de qualité sont indispensables pour accompagner les réformes dans le secteur du numérique et y attirer des investissements.

Q : Vous parlez à la fois du web et d’internet. On a souvent tendance, moi compris, à confondre les deux. Quelle est la différence ?

R : C’est vrai. Bien des gens pensent que c’est la même chose, mais ce n’est pas vrai. Internet correspond aux infrastructures qui permettent la diffusion des informations : c’est un réseau mondial de réseaux. Le web n’est que l’un des grands outils qui nous permettent de lire et d’interagir avec ces informations. C’est grâce au web qu’internet est devenu largement accessible et qu’il a pu changer à ce point notre monde.

Q : Parlons un peu de l’Afrique. En quoi un meilleur accès aux compétences numériques et à internet est vital pour l’avenir du continent ?

R : Déjà cruciaux avant la pandémie de COVID-19, ces deux leviers sont plus vitaux que jamais. Les technologies numériques ont créé de nouvelles filières et de nouveaux débouchés en Afrique, mais la plupart des habitants du continent ne sont toujours pas connectés : on estime à environ 28 % la part d’Africains ayant accès à une connexion. Dans l’autre région la plus mal lotie du monde, l’Asie-Pacifique, ce pourcentage atteint quand même 48 %. Et il est de 82 % en Europe. Les Africains sont donc très nettement désavantagés par rapport au potentiel que représente internet dans de nombreux domaines : l’éducation, la santé, le développement économique, etc. Les compétences et les technologies digitales ne sont plus seulement un plus, mais bien une nécessité dont l’importance au quotidien ne cesse d’augmenter.

Q : Comment faire dès lors pour connecter l’Afrique et les autres régions mal desservies ? Et à qui incombe cette tâche ?

R : C’est un défi redoutable qui ne peut être relevé sans impliquer de nombreuses parties prenantes. Les dirigeants mondiaux doivent en faire l’une de leurs priorités. Les personnes non connectées sont, de manière disproportionnée, des femmes, des populations à faible revenu, des habitants de zones reculées et rurales vivant dans les pays « du Sud ». Nous ne pouvons pas tolérer cette exclusion qui prive tous ces individus des bénéfices du numérique. En Afrique, le coût d’un gigaoctet de données équivaut à environ 7 % du salaire mensuel moyen — une somme hors de portée de la plupart des gens. De nombreux gouvernements africains se sont dotés de plans solides, mais la réalité n’est pas toujours conforme aux ambitions affichées. Le secteur public et le secteur privé doivent investir massivement pour améliorer les infrastructures, notamment les équipements 4G. Cela passe évidemment par un meilleur accès à l’énergie. Mais toutes ces infrastructures ne serviront à rien si les populations n’ont pas les compétences — ni la confiance — nécessaires pour travailler, apprendre ou accéder à des informations en ligne. Nous devons donc en fait défendre une « connectivité significative ».

Q : Arrêtons-nous sur ce concept. Qu’entendez-vous par « connectivité significative » ?

R : L’idée, c’est de dépasser la seule ambition d’assurer un accès à l’internet. On entend dire que nous avons connecté x villages mais, dans les faits, à quoi sert cette connectivité ? Les habitants de ces villages ont-ils les moyens de naviguer sur le web ? Leur connexion est-elle rapide ou lente ? Savent-ils exploiter la puissance du Net pour consolider leur activité commerciale, solliciter un prêt, instruire leurs enfants ou accéder aux soins ou à d’autres services publics ? La pandémie de COVID-19 a jeté une lumière crue sur tous ces enjeux. Les petits Africains dans des familles à revenu intermédiaire et supérieur ont pu suivre les cours en ligne, mais quid des pauvres ? Leur connexion à internet et celle de leur famille a-t-elle un sens ? Récemment, l’Alliance for Affordable Internet, une initiative sous l’égide de la fondation, a lancé une norme de connectivité qui définit des seuils minimaux garantissant un accès régulier à internet, un appareil adapté, un flux de données suffisant et une bonne vitesse de connexion. [Pour plus d’informations sur la connectivité significative, cliquez ici.]

Q : Visiblement, la connectivité quelle qu’elle soit reste un véritable casse-tête en Afrique, mais dans certaines régions, notamment au Kenya, au Nigéria et en Afrique du Sud, des innovations numériques paraissent prometteuses. L’Afrique devrait-elle chercher à développer ses propres « Silicon Valleys » ?

R : Non, je ne le crois pas. Ce que l’Afrique doit faire, c’est bâtir quelque chose qui lui est spécifique, avec des technologies parfaitement adaptées aux besoins des Africains. Certains ont parlé de la « Silicon Savannah » mais, honnêtement, l’Afrique doit trouver elle-même sa voie. Les financements en direction du continent concernent souvent des entrepreneurs expatriés et non des entrepreneurs africains. Nous devons accroître le volume d’investissements destinés aux talents locaux, et pas uniquement en provenance de l’étranger. Il faut mobiliser aussi les ressources locales. Il faut également faire évoluer les mentalités des investisseurs africains, pour qu’ils aient confiance dans les talents locaux et contribuent à les faire émerger. Les pays africains doivent se garder de reproduire les erreurs de la Silicon Valley et d’ailleurs, qui ont vu le secteur des technologies devenir progressivement homogène et dominé par les hommes. Ils doivent investir dans l’éducation des filles en science, technologie, ingénierie et mathématiques et soutenir activement les femmes cheffes d’entreprises technologiques. À partir du moment où un secteur représente mieux ses utilisateurs, il crée des produits, des services et des entreprises plus adaptés.

Q : Quel rôle le Groupe de la Banque mondiale et les autres institutions de développement devraient jouer ?

R : Le Groupe de la Banque mondiale et d’autres jouent un rôle essentiel dans la lutte contre les inégalités numériques, non seulement en soutenant le développement des infrastructures mais aussi en promouvant la formation et le perfectionnement des compétences, en particulier dans les pays et les régions les plus démunis. Le Groupe de la Banque mondiale a engagé 25 milliards de dollars de soutien aux infrastructures numériques en Afrique et la WWW Foundation participe à cet effort, en contribuant à la définition de la feuille de route. Ce financement important n’est que le début : il doit permettre de catalyser des investissements, et c’est là où IFC a un rôle à jouer.

Q : Enfin, et je suis sûr qu’on vous a déjà posé la question, que conseilleriez-vous aux jeunes en Afrique et dans d’autres régions en développement qui souhaitent faire carrière dans la technologie ?

R : En fait, ce sont souvent les parents qui me sollicitent pour savoir si l’envie de leur enfant d’étudier les technologies de l’information est une bonne idée. J’aime alors m’entretenir directement avec ces jeunes, pour mieux comprendre leur motivation. Je leur demande à quel aspect des TIC ils pensent, puisque c’est un vaste domaine. Je cherche aussi à voir ce qui les passionne. Nous avons effectivement besoin de scientifiques des données, de chercheurs en sécurité et de spécialistes du marketing numérique et, bien sûr, quantité de nouveaux emplois seront créés dans les dix prochaines années dont nous ignorons encore tout — donc une carrière dans le monde des technologies peut signifier quantité de choses. À mon avis, c’est aux jeunes générations de prendre les choses en main… C’est à elles qu’il reviendra d’inventer les innovations et les solutions pour améliorer le quotidien, que l’on vive en Afrique, en Inde, au Brésil, en Colombie ou n’importe où ailleurs, dans un pays riche, pauvre ou quelque part entre les deux !

Publié en novembre 2020.

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