Share this page

Devon Maylie

Présidente et directrice générale de Calvert Impact Capital, une société d’investissement à impact à but non lucratif, Jennifer Pryce se positionne entre les marchés financiers et les communautés dont elle cherche, par son action, à améliorer le quotidien. Calvert Impact Capital investit à travers des organisations qui rétrocèdent les fonds à des particuliers et des entreprises aux États-Unis et dans une bonne centaine de pays, qu’il s’agisse de financer des panneaux solaires en Tanzanie ou des start-up dans le domaine des fintech en Indonésie. En 2020, les opérations de Calvert Impact Capital ont aidé ses partenaires à réduire leurs émissions de CO2 de 31,3 millions de tonnes et à créer pratiquement 500 000 emplois. Dans cet entretien avec IFC Insights, Jennifer Pryce revient sur ce qui s'est passé au cours des deux années qui ont suivi le lancement des Principes opérationnels pour la gestion de l’impact et sur l’importance de la collaboration entre acteurs du secteur. Elle nous fait aussi part d’une intime conviction : à terme, tous les investissements intégreront un objectif d’impact.

Q : Beaucoup estiment que cette année sera celle des investissements d’impact, avec plus d’opérations que les années précédentes en faveur d’actifs durables et à vocation environnementale et sociale. Comment l’expliquez-vous ?

R : Ce qui est sûr, c’est que les gens commencent à réaliser que nos manières de procéder ne nous conduiront pas là où nous devons aller pour atteindre les Objectifs de développement durable et bâtir un avenir climatique sans carbone. Et donc ils s’interrogent sur leurs investissements en se posant toutes les bonnes questions : « Où va mon argent ? Que produit mon argent ? Quel est l’impact — positif et négatif — de mes actifs lorsqu’ils sont mis à contribution ? » Mais nous devons absolument veiller à ce que les choses n’en restent pas là, avec simplement une prise de conscience accrue. Ce dont nous avons besoin, c’est de faire circuler l’argent.

Q : Vu l’intérêt qu’ils suscitent désormais, comment s’assurer que les investissements ont effectivement un impact ?

R : On assiste à des efforts nombreux et remarquables en vue d’élaborer des réglementations, fixer des normes et mesurer et gérer les retombées des investissements. Parmi ces efforts figurent les Principes opérationnels pour la gestion de l’impact, une initiative portée par IFC et à laquelle nous participons. Bientôt deux ans après leur parution, il y a matière à réflexion. En tant que dirigeante d’une société signataire de ces Principes, j’ai constaté leurs effets sur nos pratiques, notre prise de conscience et notre compréhension de la notion d’impact. Je ne parle pas uniquement des côtés positifs, mais aussi de l’impact potentiellement négatif que peuvent ou non avoir nos investissements. Ces Principes nous ont également aidés à mieux communiquer avec nos investisseurs. Comme Calvert Impact Capital compte plus de 6 000 investisseurs uniques, ces Principes nous permettent d’expliquer vite et bien comment nous mesurons et gérons notre impact. Je constate que mes collègues parviennent eux aussi à avoir des échanges clairs et concis. Et j’espère que bientôt, les investisseurs réclameront ce type d’informations et voudront en savoir plus sur l’intégrité de nos systèmes de mesure et de gestion de l’impact.

Q : Calvert Impact Capital a également adopté les Indicateurs d’impact communs, qui viennent tout juste d’être dévoilés. En quoi sont-ils importants ?

R : Ces indicateurs sont là pour harmoniser une grande partie des activités du secteur. C’est une étape importante pour aller de l’avant et nous permettre à tous de parler le même langage au même moment. Il faut rendre les choses plus faciles pour les investisseurs. Ce que nous essayons de faire, c’est d’apporter davantage de capitaux aux communautés, sous une forme adaptée, afin de les aider à prospérer et à se développer. Si nous ne mesurons pas tous de la même manière l’impact de nos apports financiers, alors nous créons de la confusion pour les investisseurs, qui peuvent hésiter à s’engager dans ce type d’opérations. Pour nous, professionnels du secteur, ce flou nous interdit de voir si nous faisons vraiment progresser nos objectifs d’impact de manière collaborative. À mon sens, des initiatives comme les Indicateurs d’impact communs constituent un véritable saut en avant. Nous devons impérativement développer l’investissement d’impact pour atteindre les cibles que nous nous sommes fixées à travers les Objectifs de développement durable et d’autres campagnes de ce type. C’est dans des moments comme celui-ci que nous nous rapprochons de cet objectif.

Q : Comment pouvons-nous créer de nouveaux débouchés pour augmenter les investissements d’impact ?

R : Au niveau macro, l’investissement d’impact s’oriente sur des secteurs ou des opportunités mal dotés ou émergents, là où la finance traditionnelle ne sait pas comment ou rechigne à supporter le risque. Nous, nous accompagnons leur évolution de manière que ces opportunités finissent par attirer d’autres investisseurs. Et dès que nous pouvons présenter un historique de résultats, d’autres investisseurs et d’autres entreprises au modèle d’affaires similaire se présentent — et le secteur se développe. Nous l’avons constaté dans la microfinance par exemple, un secteur à impact qui s’est développé malgré la défiance initiale, quand personne ne pouvait croire que l’on pouvait dégager des rendements en prêtant de l’argent aux pauvres. Le temps leur a donné tort. Et il a aussi été prouvé qu’en plus d’être efficaces, ces modèles d’affaires pouvaient être étendus… Depuis, des capitaux commerciaux plus traditionnels sont venus au secours de centaines de millions d’individus dans le monde.

Q : Vous dites qu’il faut aller plus vite et voir plus grand. Comment cela se traduit-il dans le cas de l’investissement d’impact ?

R : Nous devons proposer davantage de produits aux marchés et nous devons faire en sorte que les investisseurs aient moins de mal à s’engager dans ce secteur. Chez Calvert Impact Capital, nous sommes en train de concevoir de nouveaux produits, notamment des offres publiques d’obligations, si possible avec des cotes de crédit de qualité supérieure, très proches des produits auxquels sont habitués les investisseurs. Mais, pour moi, il faut aussi voir plus grand. Aujourd’hui, la planète compte 4 milliards de personnes à faible revenu, sachant qu’avec la pandémie de COVID-19, 150 millions d’individus supplémentaires risquent d’avoir basculé dans la pauvreté. La question n’est pas de mobiliser 500 000 dollars ou d’émettre pour 100 millions d’obligations. Nous devons envisager le problème sous une perspective plus large, double : en plus d’augmenter le volume d’actifs à mobiliser, il faut veiller à ce que l’impact de ces capitaux soit positif. Et cela nous renvoie aux travaux engagés avec les Principes opérationnels pour la gestion de l’impact et d’autres initiatives du secteur afin d’introduire davantage de transparence et de responsabilité.

Q : Il est souvent question de trouver des solutions pour inciter les investisseurs institutionnels à participer davantage au développement du secteur privé. L’investissement d’impact est-il le plus efficace à cet égard ?

R : Un investisseur institutionnel qui veut s’engager dans des investissements d’impact doit avoir suffisamment de liquidité et d’envergure pour le faire. Les fonds de pension fixent en général leur seuil d’investissement à 10 millions de dollars, soit bien plus haut que la plupart des fonds d’investissement d’impact actuels. Ils sont en quête de rendements ajustés au risque pour compléter les autres actifs sous gestion. Très souvent, les investissements d’impact n’offrent pas ces caractéristiques. Donc, nous devons créer de nouveaux produits capables de répondre aux attentes de ces investisseurs sans perdre de vue la défense des intérêts des communautés, au cœur de notre engagement. C’est un équilibre subtil.

Mais comme le secteur de l’investissement d’impact a acquis de l’expérience et pris de l’ampleur, nous avons désormais des historiques de performance tout à fait convaincants. J’ai bon espoir que d’ici trois, quatre ou cinq ans, il sera parvenu à un niveau tel qu’une partie des conditions posées par les investisseurs institutionnels, notamment en termes de taille et de liquidité, seront remplies. D’ici là, nous devons continuer à sensibiliser et mobiliser les investisseurs institutionnels pour qu’ils nous accompagnent dans cette aventure. Et quand des investissements adaptés se présenteront, ils seront prêts. Pour l’instant, ils n’investissent que très peu dans ce type de projets. Mais la part de leurs investissements d’impact progresse et je suis convaincue qu’à brève échéance, elle va sensiblement augmenter.

Q : Comment envisagez-vous l’avenir de l’investissement d’impact ?

R : Toutes les opérations d’investissement auront intégré cette obligation d’impact ! J’ai bien conscience que cela peut paraître utopique, mais je ne vois pas d’autre solution. Et je suis convaincue que c’est faisable. Nous savons bien que notre monde actuel n’est pas viable, qu’il s’agisse du climat ou du bien-être des individus. Nous devons agir rapidement pour changer la donne. Une question me hante cependant : pourrons-nous atteindre ce résultat sans perdre trop de temps ?

Publié en avril 2021