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John Donnelly

Fondateur de Mobius Capital Partners, Mark Mobius est gestionnaire de fonds pour les marchés émergents. Auparavant, il était président exécutif de Templeton Emerging Markets Group, où il a constitué et dirigé une équipe chargée de gérer plus de 50 milliards de dollars de portefeuilles dans les marchés émergents. Dans cet entretien avec IFC Insights, réalisé depuis Durban (Afrique du Sud) et révisé pour des raisons éditoriales, Mark Mobius affirme que l’impact de la crise sera particulièrement douloureux pour les pays en développement mais que des programmes ambitieux de travaux publics pourraient les aider à rebondir.

Comment analysez-vous la pandémie actuelle et ses conséquences pour les marchés émergents dans les semaines et les mois à venir ?

Cette crise du coronavirus est, chacun le sait, en tout point exceptionnelle. Mais elle présente aussi des similitudes avec les crises précédentes. Si l’on se place du point de vue des marchés boursiers ou obligataires, la situation n’est pas fondamentalement différente. De fait, étonnamment, le repli initial des bourses n’a pas été aussi brutal que redouté — même si l’on peut s’attendre, en dépit du redressement récent, à une nouvelle baisse. Mais ce qui me préoccupe particulièrement, c’est l’impact sur le long terme de cette situation.

Photo de Mark Mobius. Avec l’aimable autorisation de Mark Mobius.La situation est intéressante : si, par le passé, les banques faisaient partie du problème, aujourd’hui, elles font partie de la solution. Car ce sont elles qui, dans chaque pays, seront chargées d’injecter le bon montant de liquidités dans le marché. La plupart des grandes entreprises se portent relativement bien. Le vrai risque est lié à la situation des petites et moyennes entreprises, endettées à un point tel que beaucoup seront condamnées à la faillite. C’est là un problème de taille dont les institutions financières internationales et les banques locales doivent se saisir. Et puis, bien entendu, il y a toutes les personnes qui travaillent dans ces entreprises. Beaucoup ont déjà perdu leur emploi, ou risquent de le perdre à tout jamais.

En Afrique du Sud, où je suis, le taux de chômage avant la crise ressortait à 30 %. Imaginez un peu le niveau qu’il a pu atteindre avec les décisions prises par le gouvernement, qui ont mis à l’arrêt complet l’économie du pays. Comment allez-vous résoudre ce problème ? Comment allez-vous redonner un emploi à ces gens ?

Que proposez-vous ? 

Je crois que l’une des solutions devra s’inspirer de ce qui a été fait après la Grande Dépression aux États-Unis par l’administration Roosevelt, avec le « New Deal ». Ce programme, qui prévoyait une réforme des marchés financiers, a injecté des masses d’argent dans le système pour soutenir de grands projets d’infrastructure et donner ainsi du travail aux Américains. En plus de construire des routes, des ponts, des barrages hydroélectriques et d’autres équipements, il a financé des projets artistiques pour employer des artistes, des écrivains, des danseurs et des musiciens et enrichir ainsi la vie sociale et artistique des citoyens partout dans le pays. J’entends déjà tous ceux qui vont pousser des cris d’orfraie : « Ah non, pas encore un grand programme public ! ». Mais je pense que c’est exactement le bon moment. Nous devons profiter de la situation pour déployer des infrastructures de qualité dans ces pays et, dans le même temps, donner du travail à des millions de personnes.


On vous appelle parfois le « père des marchés émergents » en référence à votre longue expérience d’investisseur dans ces pays. Comment IFC et d’autres institutions de financement du développement pourraient les soutenir au mieux pendant cette crise ?

Merci, mais rendons à César ce qui appartient à César, en l’occurrence Antoine van Agtmael, qui a inventé cette expression de « marchés émergents » dans les années 1980 alors qu’il travaillait pour IFC. Mon conseil ? Lorsque IFC et d’autres institutions multilatérales donnent ou prêtent de l’argent à ces pays, elles devraient le faire dans le but de soutenir des programmes s’apparentant à ceux que je viens d’évoquer.

J’en veux pour preuve l’exemple de Cancun, au Mexique, il y a de nombreuses années. Tout a commencé dans le sud du pays, dans une zone encore inoccupée, dotée de plages magnifiques et d’un riche passé. Le projet en a fait un paradis pour les vacanciers, avec ses hôtels et ses équipements de standing. Résultat, le pays a bénéficié d’une manne touristique incroyable, qui continue de renflouer des réserves de change dont il a cruellement besoin. C’est exactement ce type de projet global qui pourrait donner du travail aux gens et améliorer les infrastructures.

Cancun est évidemment un bon exemple, mais à l’heure actuelle, le tourisme est l’un des secteurs les plus durement touchés. Ne serait-ce pas hasardeux de défendre un projet touristique ?

Je vous parle de projets qui vont mettre une ou plusieurs années à se concrétiser. Ici en Afrique du Sud, les infrastructures ferroviaires ne sont pas idéales. Le pays a besoin de développer le transport de passagers d’une ville à l’autre. Voilà le type de projet que vous pouvez porter. Vous n’obtiendrez pas des résultats immédiats et même si aujourd’hui tout le monde est confiné, cela ne va pas durer. Il y a de fortes chances pour que le tourisme redémarre à la fin de l’année. D’autant qu’il n’y a pas que les touristes internationaux : ce projet pourrait aussi contribuer à développer le tourisme local. Si vous regardez ce qui s’est passé ailleurs, vous voyez que les infrastructures ont souvent été construites au départ pour les touristes nationaux. Pourquoi ne pas s’en inspirer ?

Le tout, c’est que ces gros projets parviennent effectivement à créer de nombreux emplois. Quand vous construisez des routes, des ponts, des tunnels ou des aéroports, le nombre de travailleurs employés dans ces chantiers ne représente qu’une fraction des créations d’emplois. Car il faut prendre en compte aussi tous les services connexes, avec un effet multiplicateur de trois à quatre en termes d’emplois.

Vous semblez optimiste quant aux perspectives de rebond de ces pays. Dans quelles régions du monde, ou dans quels secteurs, pensez-vous que la machine va commencer par redémarrer ?

Il s’agit des secteurs qui ne seront pas touchés trop durement par la crise. Toute la filière liée à la santé, aux produits pharmaceutiques mais aussi aux services connexes, comme la livraison, s’en sort bien. Soulignons aussi que la crise du coronavirus a eu pour effet d’accroître massivement le trafic sur internet. Les entreprises de visioconférence se portent très bien, elles aussi. Donc il y a des secteurs épargnés, mais ils ne représentent, disons, que 15 % du total, au maximum. Les autres agents économiques se retrouvent en très mauvaise posture, du moins temporairement.

Plusieurs raisons m’incitent à rester optimiste. Déjà, nous savons que cette crise ne va pas durer éternellement. Les chercheurs mettent les bouchées doubles pour trouver un vaccin, et plusieurs médicaments semblent prometteurs pour traiter cette maladie. Ensuite, je reste optimiste parce que nous avons déjà connu des crises de ce type et que nous avons appris à survivre. Enfin, je suis frappé par l’incroyable discipline dont font preuve les populations du monde entier, dans les pays développés certes mais surtout dans les pays émergents, où chacun écoute la parole officielle.

Vous plaidez depuis longtemps en faveur de la gouvernance d’entreprise. Que suggéreriez-vous aux entreprises qui vont chercher à se reconstruire sur ce plan après la crise ?

Pour moi, si vous voulez bénéficier du soutien de vos actionnaires et de vos banquiers, la gouvernance des entreprises joue à ce stade un rôle encore plus important qu’en temps normal. Les dirigeants avec qui j’ai pu discuter sont très sensibles à la nécessité d’améliorer cette gouvernance, soit en garantissant l’indépendance des responsables, soit en nommant plus de femmes dans les conseils de direction, soit en adoptant d’autres mesures.

En quoi le fait de vivre la pandémie à Durban modifie votre vision de cette crise ?

Cela m’a ouvert les yeux d’une manière incroyable. J’ai surtout été impressionné par l’ampleur des fermetures. La vie quotidienne est très difficile. Personne n’a le droit de sortir de chez soi, sauf pour aller au supermarché ou se rendre à la pharmacie — les deux seuls commerces autorisés à fonctionner. C’est tout. L’impact est dévastateur.

L’autre jour, je demandais de ses nouvelles à un agent de sécurité d’un hôtel. « Vous savez », m’a-t-il dit, « moi j’ai ce boulot mais dans ma famille, personne d’autre ne peut travailler. C’est très dur pour nous tous, parce que nous dépendons d’un autre membre de la famille pour acheter de quoi manger… » Vous voyez : les effets sont désastreux.

Publié en avril 2020