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By Alison Buckholtz

Intervenant en Afrique de l’Ouest vers la fin de l’épidémie Ebola, Stefan Dercon a pu y observer les importantes perturbations subies par le secteur privé, puis, avec le reflux de la crise, l’impact de cette « nouvelle normalité » sur les pratiques et les économies. Stefan DerconÉconomiste en chef au Département britannique du développement international (DfID), il a travaillé avec son équipe pour définir, sur la base de ces éléments, des conseils stratégiques dans le but de contribuer au redressement économique de la région. Aujourd’hui, M. Dercon enseigne l’économie et les politiques publiques à la Blavatnik School of Government et au département d’économie de l'université d'Oxford. Désireux de connaître son point de vue sur l’utilité des enseignements de la crise Ebola dans la définition de la riposte du secteur privé à la pandémie de Covid-19, IFC Insights l’a contacté à son domicile d’Oxford. Pour des raisons de concision et de clarté, de légères modifications ont été apportées à cet entretien.


Quelles sont les mesures que le secteur privé devrait prendre dès aujourd’hui, en pleine pandémie, pour préparer la reprise économique ?

Fort de l’expérience acquise pendant la crise Ebola en Sierra Leone et au Libéria, je sais à quel point il est important de collecter des données pour comprendre comment les perturbations traversent l’économie et, sur cette base, élaborer une réponse modulable et rapide. Ainsi, nous avons pu constater que les agriculteurs de Sierra Leone étaient moins affectés que beaucoup l’avaient prédit et que les marchés agricoles ont continué à fonctionner, contrairement au secteur urbain, nettement plus touché. C’est grâce à ces données disponibles en temps réel et mettant en évidence les opportunités à saisir que les pouvoirs publics comme le secteur privé ont pu affiner leur riposte. Il faut éviter les grandes manœuvres non ciblées pour au contraire privilégier une action adaptée à la situation et fondée sur des données probantes. Et c’est à notre portée, bien plus que nous ne pouvons l’imaginer, parce que nous disposons de nouveaux moyens pour collecter des informations — y compris par le biais d’enquêtes par téléphone ou grâce aux données numériques et, notamment, celles de la téléphonie mobile.

Le message est clair : le secteur privé doit savoir comment les chaînes de valeur dans les pays en développement sont désorganisées et identifier les goulets d’étranglement les plus criants pour pouvoir réagir en adaptant ses priorités au fil des jours.

Que serait le contraire d’une « grande manœuvre » ?

À ce stade, nous avons besoin d’une grande manœuvre, de sortir les grands moyens. Personne ne connaît encore les effets concrets de la crise sur l’économie même si, de toute évidence, le choc est spectaculaire. Le quotidien des entreprises et des particuliers s’en trouve profondément bouleversé. Il va falloir ouvrir grand les cordons de la bourse pour atténuer l’impact de la pandémie et permettre un redressement général. Pour l’instant, nous devons nous concentrer sur les données et les remontées d’information ; mettre en place des dispositifs de suivi, afin d’avoir une vision des marchés très précise ; et injecter autant de liquidités que possible pour permettre au système financier de fonctionner sans heurts.
Et nous allons devoir nous améliorer avec le temps. Mais dans l’immédiat, nous devons veiller à ce que les systèmes de santé soient correctement financés. Il faudra aussi résister aux pressions d’un certain nombre d’agents économiques pour obtenir des fonds, parce que si les liquidités ne vont pas là où elles sont indispensables, l’économie ne pourra pas redémarrer.


Helena D. Sayuoh en 2015, revêtue de son équipement de protection quand elle travaillait comme infirmière dans un hôpital du Libéria.

À ce stade de la pandémie, quelles mesures d’adaptation le secteur privé devrait-il privilégier ?

Le secteur privé possède deux grands atouts : son goût d’entreprendre et son expertise en matière d’innovation. Les entreprises ne manqueront donc pas d’opportunités. À Oxford par exemple, nous utilisons l’application Zoom pour poursuivre nos séminaires et chacun de nous réfléchit à la manière de généraliser plus systématiquement l’apprentissage en ligne. Pour les entreprises qui gèrent les plateformes en ligne, c’est l’occasion d’innover, tester la qualité de leurs systèmes, recueillir des commentaires et améliorer leurs produits — parce que, convaincus de leur utilité, nous serons nombreux à continuer de les utiliser.

Pour les pays en développement ayant les moyens d’investir dans des services accessibles sur internet, c’est là une opportunité formidable. Alors que la crise nous familiarise à ces services virtuels, les perspectives de sous-traitance sont de plus en plus évidentes. Si j’étais une entreprise d’Asie du Sud opérant sur le web, je réfléchirais à toute une gamme de services à tester aujourd’hui pour pouvoir les développer plus tard. Les entrepreneurs qui parviennent à maintenir une activité pourraient commencer à envisager la faisabilité de pratiques commerciales nouvelles.

À propos de la manière dont les pays se sont battus pour obtenir de l’argent après la crise Ebola, vous avez déclaré (a) il y a quelques années : « tout tourne toujours autour des financements, comme si nous étions encore au 11e siècle et que le seul levier disponible pour affronter des catastrophes consistait à aller mendier un peu partout ». Comment rendre les financements plus efficaces face à la pandémie de Covid-19 ?

Après la crise Ebola, la tentation était grande d’appliquer une « solution valable pour tous ». Mais au lieu de privilégier un système unique, nous aurions tout intérêt à nous doter d’un éventail de mécanismes permettant d’assurer le redressement économique. Pour ce faire, je vois bien les agents publics et privés travailler ensemble afin de gérer les « inconnues inconnues » du 21e siècle. Quand ces deux secteurs collaborent, l’un et l’autre peuvent se concentrer sur ce qu’ils savent faire de mieux.

Prenons le cas de la recherche de vaccins : une entreprise pharmaceutique peut certes se lancer dans l’opération, mais elle ne prendra pas le risque de raccourcir un processus qui prend au moins 18 mois, alors que le grand public veut un vaccin tout de suite. Aucune entreprise privée ne voudra assumer le lancement d’un vaccin produit à la va-vite, sachant qu’elle n’a aucune garantie de succès et que les essais prennent du temps. Dès lors, consciente de la faible probabilité pour une équipe ou une entreprise isolée d’obtenir des résultats positifs, chacune travaille par séquences de son côté, en attendant que les chances de réussite soient suffisamment sûres pour regrouper les capacités de tests ou de production de ces produits spécialisés. Mais dès la publication d’articles semblant confirmer l’efficacité et l’innocuité du vaccin, les populations vont réclamer un milliard de doses !

C’est là où un groupe d’entreprises privées soutenues par le secteur public peut rendre le processus moins risqué, chaque partenaire travaillant indépendamment sans pour autant se lancer dans une course où le premier arrivé rafle la mise. Selon des scientifiques et des industriels avec qui j’ai discuté, la mutualisation du risque lié à l’élaboration d’un vaccin permettrait, en menant de front quantité d’opérations, d’accélérer la production dudit vaccin de six, voire douze mois. C’est là typiquement une diversification des risques ex ante. Et, au vu des pertes infligées à l’économie par la pandémie, nous aurions tout intérêt à nous y mettre.


Des coordinateurs de l’UNICEF sensibilisent des habitants de Freetown (Sierra Leone) à l’épidémie d’Ebola en 2015.

Quel sera l’impact de cette pandémie sur le climat de l’investissement et les initiatives du secteur privé dans les États fragiles ?

Le ralentissement de l’économie mondiale va porter un rude coup aux pays pauvres et en développement. Mais j’aimerais nuancer mon propos par une touche optimiste : voici trois semaines, je me trouvais dans l’est de la République démocratique du Congo. Les entreprises de la région, qui ont subi la crise Ebola de plein fouet, ont malgré tout survécu, en partie parce que l’environnement propre aux États fragiles tend à les rendre plus résilientes. Pour certaines, cette pandémie va constituer une nouvelle épreuve difficile, mais toutes ont l’habitude de fonctionner dans des conditions qu’aucune entreprise dans les pays occidentaux ne pourrait supporter.

Sans vouloir sous-estimer les problèmes qu’elles devront affronter à cause du coronavirus, je m’inquiète moins de la question de la résilience des États fragiles que des conséquences de cette situation sur le climat de l’investissement dans un grand nombre de pays, au premier rang desquels en Afrique subsaharienne. Pour les pays qui ont eu une politique délibérée d’attraction des investissements, le contrecoup va être terrible. C’est le cas de nombreux pays pauvres et en développement, qui ont beaucoup misé sur ces apports de capitaux. Les fruits de cette stratégie vont tarder à se faire sentir et, une fois de plus, le développement va prendre du retard. Tout ce que nous pourrons faire pour nous intéresser au plus vite à la situation de ces pays sera particulièrement bienvenu.

Publié en mars 2020