L’économiste Homi Kharas est convaincu que la crise actuelle va stimuler l’esprit d’innovation du secteur privé, et que les principes d’un marché concurrentiel doivent être préservés. Photo: Armando Gallardo/IFC

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Alison Buckholtz

Vice-président par intérim et directeur du programme Économie mondiale et développement à la Brookings Institution, Homi Kharas (a) a passé sa carrière (dont 26 années à la Banque mondiale) à étudier les événements, les politiques et les tendances susceptibles influencer les économies. IFC Insights l’a contacté pour discuter de l’ampleur du choc économique dû à la pandémie de COVID-19 (coronavirus), des questions qui devraient être au cœur des priorités du secteur privé et de ce qui l’amène à croire que les principes de durabilité et d’inclusion seront les grands gagnants de cette épreuve. Pour des raisons de longueur et de clarté, cet entretien a été légèrement révisé.


Q : Dans un
article récent (a), vous avez évoqué le « triple choc économique » de la pandémie de COVID-19. Qu’entendez-vous par là ?

Face à une récession, on a tendance à incriminer l’un des trois facteurs suivants : il peut s’agir d’un choc de demande, comme on l’a vu avec la crise de confiance consécutive aux attentats du 11 septembre qui a abouti à une baisse des dépenses ; il peut s’agir d’un choc d’offre, à l’image des chocs pétroliers des années 1970 qui ont entraîné une flambée des cours puis une récession mondiale ; ou il peut s’agir d’un choc financier, comme en 2007-2008, lorsque le système bancaire et les marchés financiers se sont grippés.

Ce qui distingue la crise actuelle des précédentes, c’est qu’elle déclenche ces trois types de chocs simultanément : la demande s’effondre ; les problèmes d’offre se multiplient, parce que les gens ne peuvent plus aller travailler ; et les marchés financiers, privés de liquidités, se sont figés. Tous surviennent en même temps. Nous sommes face à une conjonction de conditions hautement défavorables, à un « orage parfait ».


Q : Quelles seront les conditions nécessaires à une reprise économique à terme ?

Le fait que de nombreux gouvernements ont, d’une manière ou d’une autre, tiré les leçons du passé — notamment de la dernière crise économique, en 2007 et 2008 — et réagi relativement vite à cette urgence va favoriser la reprise. Les pays du G20 ont déjà mis sur la table des programmes de relance qui représentent une enveloppe de pratiquement 8 000 milliards de dollars. C’est plus de 10 % de leur PIB. Tout cet argent ne pourra pas être dépensé instantanément, mais cela vous donne une idée de l’ampleur de la réponse en cours — et c’est un signal plutôt encourageant.


Q : En quoi cet engagement collectif du G20 est crucial ?

Imaginons qu’un pays organise sa relance budgétaire dans son coin : il n’obtiendra qu’un impact limité parce que le redémarrage de son activité aggrave son déficit commercial. De sorte que, par un phénomène de « fuite », ce sont les autres pays qui vont profiter du programme et non pas celui qui l’aura lancé. Si tout le monde agit de concert, chaque pays bénéficie alors non seulement de ses propres mesures de relance mais aussi des retombées de la relance dans les autres pays. Historiquement, cet impact coordonné a toujours été bien plus important que les effets d’une relance engagée par un seul pays.

Mais il y a une raison supplémentaire : tout programme de relance fait inévitablement l’objet de débats animés au sein de chaque pays. Tandis que s’il y a un accord global, les voix qui plaident pour la relance tendent à se renforcer mutuellement et le programme lui-même prend de l’ampleur. Nous l’avons constaté en 2008, lorsque les mesures de soutien décidées en concertation ont permis aux ministères de finances des différents pays de mettre en avant la nécessité d’une action de grande envergure et de surmonter les réticences de certains dirigeants.


Q : Face à la situation actuelle, la manière dont nous avons surmonté la crise financière de 2007-2008 est-elle un bon exemple à suivre ?

Plus ou moins, car tout n’a pas été idéal. Quand de telles sommes d’argent sont mobilisées, il y a une ambition de « mieux reconstruire ». Après la crise financière de 2007-2008, il y a eu certes beaucoup d’argent et nous avons entendu pas mal de gens exprimer ce souhait, mais, en réalité, les structures économiques n’ont pas radicalement évolué. Les banques ont été tenues d’augmenter leurs fonds propres et les réglementations ont été durcies mais, globalement, les fondamentaux de l’économie mondiale sont restés les mêmes. Cette fois-ci, nous aurions vraiment avantage à tirer les leçons de cette crise, qui nous montre que l’architecture économique mondiale n’est pas aussi solide qu’on pouvait le penser. Il faut y remédier.


Q : Une fois la crise dernière nous, sur quoi devrait reposer un monde « reconstruit en mieux », selon vous ?

Cela tient en deux mots : durabilité et inclusion. J’espère sincèrement que ces milliers de millions de dollars mobilisés vont nous inciter à porter un regard nouveau sur ce qu’est une croissance solide, durable et sans exclus.

En matière de durabilité, nous constatons que notre empreinte carbone s’aggrave, perturbant la santé de la planète et, dans le même temps, l’équilibre économique gagnant-gagnant. Qui ne se réjouit pas aujourd’hui de pouvoir respirer un air plus pur et admirer les étoiles ? Lorsque nous allons relancer la machine, j’aimerais que nous comprenions qu’il s’agit là de choses vraiment précieuses et non d’un modeste prix à payer pour notre confort matériel. La science économique dit qu’à condition de restructurer nos économies, nous parviendrons à préserver notre niveau de bien-être matériel tout en minimisant les dommages collatéraux pour la planète.

Quant à l’inclusion, nous voyons bien que les pays disposant de filets de protection sociale plus efficaces sont nettement mieux armés face à la crise actuelle. C’est très bien d’obliger chacun à rester chez soi, sans travailler, mais faut-il encore pouvoir compenser cette inactivité par des indemnités chômage et une assurance maladie. Je suis convaincu que l’inclusion est appelée à jouer un rôle bien plus important dans une économie mondiale qui se veut solide.


Q : De quels leviers dispose le secteur privé pour contribuer au mieux à cette économie mondiale solide ?

Les agents privés vont proposer des innovations qui nous permettront de nous engager sur une trajectoire de croissance durable et inclusive. Ce ne sont pas les gouvernements qui vont initier ce mouvement. Les pouvoirs publics peuvent réglementer les conditions d’activité, mais les produits eux-mêmes viendront du secteur privé, ce qui va immanquablement provoquer une accélération de l’innovation du fait de l’ampleur des changements à l’œuvre dans la structure économique. Il suffit de repenser aux technologies qui ont émergé après la Seconde Guerre mondiale ou avec le programme spatial : cela montre bien que lorsque des événements de très grande ampleur se produisent, ils donnent un véritable coup de fouet à l’innovation. Je pense que c’est ce à quoi nous allons assister.


Q : À quelles grandes difficultés le secteur privé doit-il s’attendre à la sortie de la crise ?

À cause du choc d’offre que nous connaissons actuellement, les entreprises privées sont touchées de plein fouet et tentent de se maintenir à flot jusqu’à ce que la demande reparte. Dans les économies avancées, elles ont appelé leur gouvernement à l’aide et ont été largement entendues. Il sera très intéressant d’observer leur réaction une fois la crise maîtrisée, parce que, historiquement, les acteurs privés apprécient ces traitements préférentiels et cherchent plutôt à les faire perdurer… Les conditions concurrentielles risquent d’être profondément faussées si le niveau actuel d’aides publiques devient la norme, plutôt que l’efficacité et la compétitivité des entreprises elles-mêmes. Les responsables publics et le secteur privé pourraient bien avoir du mal à se plier à nouveau aux règles de la concurrence.


Q: Quelle est votre lecture du rôle actuel d’IFC et de la Banque mondiale ?

Nous sommes dans une phase où IFC, comme d’autres institutions financières multilatérales, a un rôle véritablement vital à jouer. IFC dispose de nombreux leviers pour injecter des liquidités à travers les crédits commerciaux, peser sur les banques dans lesquelles elle détient des participations et s’employer, avec la Banque mondiale, à promouvoir les réformes indispensables une fois la machine relancée. Elle pourrait donner une impulsion déterminante dans les futures discussions.

Globalement, IFC va devoir réfléchir très sérieusement à la manière dont elle gère la question des aides publiques au secteur privé. Faut-il encourager les entreprises dans lesquelles elle a investi à profiter des aides publiques, quelles qu’elles soient, ou les inciter à préserver un mode de fonctionnement privé ? Ce sont là des questions majeures sur lesquelles elle va devoir se prononcer.


Q: Quels conseils IFC devrait-elle prodiguer aux entreprises qui se voient proposer une aide publique — surtout si elles sont menacées de faillite ?

Il n’y a aucune raison pour qu’une entreprise refuse une aide publique. Ses concurrents le feront, donc il serait doublement injuste que les entreprises les plus efficaces disparaissent parce qu’elles refusent l’aide de l’État alors que d’autres, moins efficaces, vont survivre. Mais si elle dispose de solutions alternatives, comme le fait d’avoir un investisseur comme IFC, elle doit se tourner en priorité vers ces investisseurs et plaider sa cause pour les convaincre de la sauver.

Publié en avril 2020

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