Share this page

John Donnelly

Daron Acemoglu, originaire de Turquie, est professeur d'économie au Massachusetts Institute of Technology (MIT) et co-auteur avec James A. Robinson de Why Nations Fail: The Origins of Power, Prosperity and Poverty (publié en français sous le titre Prospérité, puissance et pauvreté - Pourquoi certains pays réussissent mieux que d’autres), et de The Narrow Corridor: States, Societies, and the Fate of Liberty. Dans ce compte rendu d’entretien réalisé par IFC Insights, il nous parle de l’impact universel du COVID-19, de la priorité de sauver des vies, et de la nécessité de trouver des solutions pour soutenir le secteur privé.


Q : Comment les économies des pays développés et en développement vont-elles être touchées selon vous par la crise du COVID-19, telle qu’elle a évolué jusqu’à présent ?

Nous sommes dans une période d’incertitude. Je ne pense pas que quiconque, y compris chez les épidémiologistes, sache précisément comment et quand nous allons sortir de la situation de pandémie actuelle. La première priorité, bien entendu, est de sauver des vies. Dans le même temps, nous devons aussi comprendre les répercussions économiques et agir en conséquence car l’impact est absolument majeur. Il n’est pas totalement exagéré de dire que nous avons face à nous la conjonction de la pandémie de grippe espagnole de 1918, d’éléments de la Grande dépression, et d’éléments de la Grande récession de 2007-08.

Je pense qu’il convient en priorité d’endiguer la vague au maximum afin que l’économie puisse commencer à revenir à la normale une fois la pandémie terminée. Ce faisant, nous devons nous efforcer de protéger les personnes les plus vulnérables au sein de la société. Je crois que la plupart des économies développées ont les outils pour le faire. Beaucoup d’entre elles, mais pas toutes, possèdent également les infrastructures publiques et les systèmes de santé nécessaires pour gérer la pandémie, tout du moins si la propagation incontrôlée du virus peut être évitée.

La situation me semble beaucoup plus dangereuse dans le monde en développement en raison d’une part des infrastructures sanitaires, et d'autre part de la situation budgétaire. Les outils disponibles sont beaucoup plus réduits et cela va générer des difficultés particulières.

S'agissant des pays développés, plusieurs domaines appellent des mesures urgentes et doivent être soutenus, au premier rang desquels les infrastructures de santé. Nous devons d’urgence injecter tous les moyens dont nous disposons dans la fourniture de tests, de matériels de protection, de respirateurs et de lits de soins intensifs, y compris éventuellement d’hôpitaux de campagne et d’autres mesures.

Deuxièmement, dans tous les pays avancés, des dizaines de millions de personnes sont extrêmement proches du seuil de pauvreté ou se trouvent déjà en dessous, et aujourd’hui ils sont confrontés à la perte de leur emploi, à une baisse de revenu considérable, et à toutes sortes d'autres difficultés. C'est pourquoi des ressources publiques doivent être utilisées pour aider ce groupe de population excessivement vulnérable.

Le dernier point je pense est peut-être plus compliqué car nous ignorons l’ampleur du problème, mais nous devons aussi faire en sorte que l’ensemble de la chaîne d'approvisionnement de l’économie ne s’effondre pas. Cela signifie que nous devons veiller à ce que les entreprises essentielles ne fassent pas faillite parce qu’elles n’ont plus accès à des liquidités ou qu’elles font face à une chute de leur demande. Nous devons veiller à ce que cela n’affecte pas ensuite d'autres entreprises car lorsque vos fournisseurs, ou vos clients, mettent la clé sous la porte, il est certain que vous allez avoir de gros problèmes. Un effondrement de la chaîne d’approvisionnement pourrait aussi se transformer en problèmes financiers, ce qui aggraverait encore la crise.

Les outils à utiliser sont évidents. Et le seul élément rassurant qui m’apparaisse actuellement est le fait que les gouvernants connaissent bien ces outils : la politique monétaire, les transferts budgétaires, l’assurance chômage, les aides monétaires aux familles démunies, et d’autres transferts ciblés. Le plus compliqué est de déterminer quelles entreprises ont besoin d’être soutenues et quels types de mesures créatives doivent être employés. Mais je pense que la détermination impérieuse avec laquelle les autorités du monde entier ripostent à la pandémie laisse une note d’espoir.



Q : Qu’en est-il de la situation dans le monde en développement ?

R : Les outils et les moyens manquent, et là nous allons avoir un problème majeur. Il apparaît donc indispensable de renforcer la coordination internationale. L’intérêt de cette coordination internationale face à la pandémie se fait déjà sentir sur le front sanitaire. Les pays apprennent les uns des autres, même si je regrette que cela soit arrivé trop tard.


Q : Quelles perspectives générales se dessinent selon vous pour les économies en développement ?

R : Être prêts est le meilleur remède dont nous disposons à l’heure actuelle. Mais je vois trois problèmes liés qui mettent bon nombre de pays en développement en très grave difficulté face à la crise.

Le premier est l’absence d’infrastructures publiques adéquates. Dans toute l’Afrique subsaharienne, les institutions gouvernementales sont chétives. L’État n’est pas en mesure de réguler l’activité économique, de toucher la population, ni souvent de faire respecter un niveau minimum d’ordre et de droit. Cela va compliquer sérieusement la gestion de la pandémie.

Le deuxième problème, et l’Afrique subsaharienne fait figure là encore de cas extrême, il y a un manque de moyens. Si vous regardez la capacité de beaucoup de pays en développement à générer des recettes fiscales, elle est très faible. Il est très difficile de faire face à la pandémie actuelle lorsqu’on n’a pas d'argent pour verser des aides aux plus démunis, pour financer le système de santé, pour apporter des fonds aux entreprises afin de les protéger temporairement des crises de liquidités.

Et toutes ces difficultés alimentent le dernier problème, qui de mon point de vue est commun à certains pays en développement et certains pays développés, à savoir que vous devez avoir vraiment confiance dans le fait que les institutions gouvernementales veillent à ce que les meilleures mesures soient mises en œuvre. Prenez l’exemple du confinement à domicile et de la distanciation sociale ; dans beaucoup de régions du monde, les populations ont tellement peu confiance dans les institutions publiques qu’elles ne suivent pas les consignes, car toutes les recommandations et les mesures des pouvoirs publics leur paraissent suspectes.


Q : Chaque pays travaille bien sûr activement à limiter la propagation du COVID-19 à l’intérieur de ses frontières, mais se préoccupe-t-on suffisamment de limiter la propagation à l’extérieur ?

R : Je pense que l’une des grandes failles révélées par la crise est la manière dont nous avons négligé de soutenir les institutions internationales. La coordination et la coopération internationales sont essentielles dans de nombreux domaines. Beaucoup de pays, même en Europe, font valoir que la politique de santé relevait de chaque État. Mais nous nous rendons compte aujourd’hui que, lorsqu’une pandémie survient, la politique de santé dépasse le cadre des frontières. Elle constitue un problème international. C'est l'évidence même, bien que l’on ne le souligne pas assez dans le cas du COVID-19. Imaginons que l’on parvienne à juguler la pandémie aux États-Unis, que les autorités françaises réussissent à le faire en France, et que les Britanniques y parviennent en Grande-Bretagne, d’ici trois ou quatre mois. Que se passera-t-il lorsqu’il y aura des récurrences en Afrique subsaharienne ? Allons-nous fermer complètement nos frontières nationales pour empêcher que la maladie ne revienne en Occident ? Cela me semble irréalisable. La seule manière de gérer cette pandémie est d'agir au plan mondial. La coopération internationale est donc essentielle.


Q : Quel rôle des organisations telles qu’IFC et les autres institutions de financement du développement peuvent-elles jouer durant cette crise ?

R : À mon avis, tout doit être évalué au cas par cas. ... Un domaine où je pense qu’IFC peut apporter une assistance plus directe est de repérer les points de la chaîne d’approvisionnement les plus en danger et de soutenir la chaîne d’approvisionnement afin que la défaillance de quelques entreprises essentielles ne se propage pas dans toute l'économie.


Q : Ce sont évidemment les autorités gouvernementales qui pilotent la riposte dans tous les pays, mais elles ont besoin du secteur privé comme partenaire. Il faut des emplois. Il faut continuer à faire tourner l’économie. Quelles solutions voyez-vous pour soutenir le secteur privé aujourd’hui dans les pays en développement ?

R : L’heure n’est pas à la floraison de nouvelles entreprises dans le monde en développement. La priorité est donc, à mon sens, de travailler avec ce que nous avons. Je suis persuadé que, malgré une productivité faible dans beaucoup de pays en développement, il existe un secteur privé dynamique dans la quasi-totalité des pays en développement. Très souvent, les pays ont besoin de davantage de technologies, davantage de moyens, davantage de capital humain, mais tout cela est beaucoup plus difficile si les entreprises en place font faillite et si un grand nombre de gens se retrouvent sans emploi. Je pense par conséquent que notre priorité doit être de protéger ce secteur privé et de protéger les opportunités d’emploi et les opportunités de revenu de la grande majorité de la population.

Cela suppose une collaboration entre l’État et la société. L’État doit prendre des mesures pour soutenir les dispositifs de protection sociale, mais aussi, en parallèle, apporter un appui au secteur privé pour empêcher les faillites en série. Mais comment faire pour aider l’immense masse des travailleurs indépendants dans bon nombre de pays moins développés ? Comment distinguer les entreprises vouées à l’échec de celles qui ont des besoins de liquidités ? Lors du déploiement de ces nouveaux programmes et missions des pouvoirs publics, comment prévenir la corruption déjà omniprésente dans certains de ces pays ? Je n’occulte absolument pas ces problèmes, mais je pense que nous devons essayer.


Q : Cette crise autour du COVID-19 pourrait-elle devenir une étape critique pour les pays, comme vous le décrivez dans Prospérité, puissance et pauvreté - Pourquoi certains pays réussissent mieux que d’autres.

R : Oui, absolument, C’est une étape critique. Si nous ne nous attaquons pas d’urgence à la situation terrible qui est la nôtre aujourd’hui, elle entraînera d’innombrables pertes en vies humaines et plongera l’économie dans une profonde dépression. Mais comment faire au mieux ? Tout dépendra de l’élan imprimé par nos dirigeants, de la force de nos institutions, de la confiance et de la communication entre l’État et la société. Tout dépendra aussi de la capacité de la société civile, des médias et des autres organisations sociales à agir, à réclamer, à proposer des idées, à s’efforcer de compenser le manque de moyens ou le manque d’impulsion de l’État. Je pense qu’il est de notre responsabilité à tous d’essayer de faire de notre mieux en ces temps agités.

Publié en avril 2020