À l’ère de la COVID-19, « la collaboration entre le secteur privé et le secteur public est essentielle », affirme Afsaneh Beschloss. Photo : Avec l’aimable autorisation d’Afsaneh Beschloss

John Donnelly

Afsaneh Beschloss, fondatrice et PDG de la société d’investissement RockCreek, a été trésorière et responsable en chef des investissements à la Banque mondiale, a enseigné l’économie à l’université d’Oxford et a été associée du groupe Carlyle. Membre du Conseil d’administration de GAVI, l’Alliance du Vaccin, elle dispose d’une vue d’ensemble des enjeux de la distribution des vaccins dans le monde.

Dans un riche entretien, édité par souci de concision et de clarté, Mme Beschloss partage son point de vue sur d’importantes questions auxquelles le monde est confronté aujourd’hui : la possibilité d’un accroissement des investissements étrangers dans les marchés émergents, les solutions pour rendre la distribution des vaccins plus équitable pour tous et l'éventualité d'un renforcement du multilatéralisme dans un avenir proche.

Q : Quelles sont vos prévisions pour l’économie mondiale en 2021 ? Quels secteurs devraient rebondir et quels sont ceux qui continueront à connaître des difficultés ?

R : Je suis convaincue que cette année va réserver beaucoup de surprises, aussi bien positives que négatives. Je pense qu’il faut s'attendre à quelques changements radicaux. Tout d’abord, les bouleversements politiques aux États-Unis et dans d’autres pays, y compris dans certains marchés émergents, auront certainement une incidence positive sur les économies et les marchés, surtout compte tenu de l’ampleur des mesures de relance prévues. Plus important encore, les pays émergents ont subi un exode massif des capitaux en 2019 et sur une partie de 2020. Or, je pense que la situation est en train de changer : il y aura beaucoup plus de flux en direction des marchés émergents en 2021, même s’ils se dirigeront principalement vers le nord de l’Asie et ne seront pas répartis de manière égale entre toutes les régions.


Q : Pourquoi, d’après vous, y aura-t-il davantage d’investissements dans les marchés émergents ?

R : Pour plusieurs raisons. La première est évidente : si l’on regarde les ratios cours-bénéfices, les marchés émergents affichent une valeur inouïe par rapport aux autres marchés. Les liquidités sont abondantes sur les marchés mondiaux et les investisseurs à long terme cherchent à prendre un peu plus de risques pour obtenir de meilleurs rendements. En outre, certains marchés émergents ont montré qu’ils pouvaient sauter des étapes grâce à l’application des nouvelles technologies dans les domaines de la santé et de l’éducation, à des innovations financières et aux nouveaux investissements dans le domaine du climat. D’après les dernières projections de la Banque mondiale et du FMI, de même que selon les prévisions de RockCreek, la croissance de la Chine devrait atteindre environ 7 % cette année, soit presque le double du taux de nombreux pays de l’OCDE. Du côté des économies développées, la croissance devrait s’établir autour de 3-4 %, sachant que celle des États-Unis pourrait dépasser les prévisions si la nouvelle administration parvient à mettre en œuvre ses programmes.

Q : Pensez-vous que nous parviendrons à mieux maîtriser la pandémie de COVID-19 cette année ?

R : Nous sommes, à mon avis, à une phase très complexe de l’évolution du virus, mais aussi de la vaccination, car la distribution des vaccins est relativement lente dans la plupart des pays. Nous en apprenons également davantage sur les nouvelles mutations du virus. Ce qui me semble vraiment important, c’est l’impact de la pandémie sur les populations les plus vulnérables dans les pays fragiles. Les inégalités, qui existaient avant la pandémie, n’ont fait que s’aggraver.

Actuellement, la première des priorités est d’assurer une distribution beaucoup plus rapide et plus équitable des vaccins anti-COVID. On assistera à un effort accru pour aider les économies fragiles et à faible revenu à acquérir et à distribuer les vaccins de manière plus équitable. Depuis le 20 janvier, nous constatons déjà que l’accès des pays émergents s'améliore. De formidables organisations comme GAVI et le mécanisme COVAX font un travail incroyable, avec d’autres organisations multilatérales, pour mettre les vaccins à la disposition des pays les plus pauvres. Elles mobilisent des financements et créent des systèmes d’atténuation des risques pour garantir l’accès des pays les plus fragiles. L’acheminement plus rapide d’un plus grand nombre de doses vers le monde émergent aura un impact économique majeur.

Étant donné l’ampleur des ressources nécessaires, nous avons besoin que le Groupe de la Banque mondiale intensifie considérablement ses investissements et qu’il participe également au partage des connaissances afin que les investissements progressent dans le domaine du climat, de l’accès aux infrastructures matérielles, ainsi que de l’accès à internet, de l’inclusion financière, de la santé et de la technologie. Le Groupe de la Banque mondiale peut utiliser son expérience en matière d’innovation afin d'épauler ses pays membres en matière de financement et d’atténuation des risques de sorte que les pays à faible revenu puissent accéder aux vaccins tout en aidant les pays à revenu faible ou intermédiaire à accélérer leur développement vers un monde plus équitable et plus prospère.

Q : Que diriez-vous pour plaider en faveur d’une stratégie plus globale et plus équitable en matière de distribution des vaccins anti-COVID, alors même que la grande préoccupation des États actuellement est de garantir qu’ils auront suffisamment de doses pour leur population ?


R : La COVID-19 montre que le monde est totalement interconnecté. Tant que nous ne serons pas tous vaccinés et immunisés, nous ne serons pas en sécurité. C’est pourquoi il est vraiment important de ne pas reproduire la compétition que l’on a vue à l'œuvre par le passé avec les équipements de protection individuelle (EPI) et les vaccins, lorsque les collectivités locales, les hôpitaux et les pays se disputaient des fournitures en quantité limitée plutôt que de coopérer pour les distribuer et, plus important encore, pour en accélérer la fabrication. En 2020, chacun a dû se débrouiller tout seul, pour les vaccins, mais aussi pour les EPI. En 2021, il faudra passer à une nouvelle coopération multilatérale.

Lors des crises antérieures, les pays et les organisations multilatérales ont beaucoup coopéré. Ce qui n’a globalement pas été le cas en 2020. Je suis par conséquent convaincue que le Groupe de la Banque mondiale et les autres organisations multilatérales et internationales ont un rôle essentiel à jouer pour veiller à ce que nous abandonnions notre attitude individualiste.

Je suis optimiste car plusieurs nouveaux vaccins arrivent très rapidement sur le marché. Le problème de l’approvisionnement va donc céder la place à la question de l’efficacité et de l’équité de la distribution. Lorsque j’étudiais l’économie du développement à Oxford avec le prix Nobel Amartya Sen, j’ai lu ses célèbres publications sur les famines. Elles montraient que les famines en Inde étaient dues à un boom économique urbain, au fait que les pauvres n’avaient pas les moyens de se nourrir, ainsi qu’aux inégalités inhérentes au système de distribution alimentaire. Je pense donc que ce que nous devons faire, qu’il s’agisse de Jeff Zients, le coordinateur COVID-19 du président Biden, de GAVI et de tous ceux qui collaborent étroitement, c’est fournir le vaccin le plus rapidement possible au plus grand nombre de personnes possible.

Q : La science pourrait donc éviter cette concurrence ?


R : L’aspect vraiment intéressant et différent dans cette crise, c’est que les scientifiques, qui sont souvent en compétition, ont beaucoup plus collaboré que par le passé. Il y a eu beaucoup plus de coopération entre les différents groupes pour mettre au point les vaccins : AstraZeneca et Oxford ont travaillé en étroite collaboration, tandis que Pfizer, Moderna et Johnson & Johnson, entre autres, créaient eux aussi des vaccins. Les scientifiques ont coopéré, et des progrès incroyables ont été réalisés en très peu de temps, car ils ont utilisé la technologie de manière inédite pour traiter de grandes quantités de données et réaliser des avancées médicales capitales.

Q : Comment le secteur privé peut-il, en collaboration avec les pouvoirs publics, contribuer à accélérer la distribution des vaccins ?

R : Dans le cas de la COVID-19, comme dans toutes les pandémies, la collaboration entre le secteur privé et le secteur public est essentielle. Ce que le secteur privé a fait, et continuera de faire, c’est aider à lever les fonds nécessaires à la poursuite de la recherche scientifique afin de conserver une longueur d’avance sur les mutations du vaccin et de permettre d’accélérer le développement et le déploiement de nouvelles technologies. La technologie permet d’améliorer le partage des données de santé et la recherche des contacts tout en protégeant la vie privée. Cela permettra de lutter contre ce virus mais aussi contre les futures pandémies, en faisant en sorte que nous soyons tous vaccinés de manière équitable.

Q : Qu’attendez-vous des banques multilatérales de développement et de leur rôle pendant la pandémie ?

R : Le moment est venu d’innover davantage au sein du Groupe de la Banque mondiale. Cette institution, qui a toujours fait preuve d’innovation, doit accroître les ressources disponibles pour répondre aux besoins des pays à revenu faible ou intermédiaire et jouer un rôle de chef de file en matière de biens publics mondiaux.

Les banques multilatérales de développement doivent intensifier encore leur collaboration et optimiser les ressources. Il faut non seulement générer davantage de ressources financières, mais aussi les décaisser beaucoup plus rapidement. En raison de la pandémie de COVID-19, comme l’a expliqué Carmen Reinhart [économiste en chef de la Banque mondiale], les choses ne sont plus comme avant et il est très important de concevoir un projet beaucoup plus audacieux pour faire en sorte que les pays à faible revenu ne perdent pas une décennie de progrès. La construction d’infrastructures est de la plus haute importance, notamment dans le domaine social, l’éducation et la santé. Il est tout aussi important que les organisations multilatérales collaborent sur ces questions. Alors que 50 % seulement de la population mondiale est connectée, des stratégies multilatérales communes doivent également être mises en place pour universaliser l'accès à internet. L’inclusion financière et l’accès des populations pauvres à des financements constituent un autre champ de collaboration pour le Groupe de la Banque mondiale et les autres organisations multilatérales.

Q : Quel rôle peuvent jouer les investissements à impact ? Quelles sont vos prévisions en la matière ?

R : On va assister à une montée en puissance des investissements à impact, avec un essor des placements axés sur des critères environnementaux, sociaux et de gouvernance et dans des secteurs durables. Il est vraiment intéressant d’observer comment la pandémie de COVID-19 dynamise l’investissement en faveur de la réalisation des Objectifs de développement durable. La pandémie a permis de réaliser de grands bonds en avant, en particulier dans les marchés émergents, dans de nombreux domaines, notamment en télémédecine. L’offre éducative, y compris l’enseignement à distance, est en réelle expansion. Il y a bien des années, lorsque Jim Wolfensohn [ancien président de la Banque mondiale] a commencé à militer en faveur de l’enseignement à distance, les gens pensaient que cela n’avait aucun sens. La pandémie de COVID-19 a montré que l’apprentissage à distance avait toute sa place. En 2021, je suis convaincue que les investissements vont se multiplier dans des secteurs tels que l’énergie propre, la santé, l’éducation, l’inclusion financière et le logement à des prix abordables.

Q : Les investissements à impact vont donc décoller cette année ?

R : Absolument. On en a beaucoup parlé. Mais je pense aujourd'hui que les investissements à impact sont appelés à se généraliser.

Publié en janvier 2021