Mo Ibrahim souhaite des partenariats capables de coordonner une réponse à long terme pour faire face à la pandémie mondiale. Avec l’aimable autorisation de la Fondation Mo Ibrahim

Jason Hopps

NAIROBI (Kenya) – Mo Ibrahim a longtemps été un homme en mission. Avec plusieurs missions, en fait. Ce magnat des télécommunications d'origine soudanaise, ingénieur en électricité, a fondé Celtel International en 1998 et en a fait l'un des premiers opérateurs de téléphonie mobile d'Afrique. En 2006, un an après avoir vendu Celtel, et convaincu que la gouvernance est la base de la croissance et de la prospérité, il crée la Fondation Mo Ibrahim pour promouvoir le leadership africain et la bonne gouvernance sur le continent.

Passionnément amoureux de l'Afrique, Mo Ibrahim critique violemment ceux qui la trahissent tout en vantant haut et fort — et en soutenant financièrement — ses héros. En 2007, il lance le Prix Ibrahim pour un leadership d'excellence en Afrique, doté de 5 millions de dollars versés sur 10 ans à chaque lauréat. Les personnalités ainsi distinguées pour avoir redressé leur pays et assuré une transition en douceur pour leur succession sont le Sud-Africain Nelson Mandela (lauréat d'honneur), la Libérienne Ellen Johnson Sirleaf, le Namibien Hifikepunye Pohamba, le Caboverdien Pedro Pires, le Botswanais Festus Mogae et le Mozambicain Joaquim Chissano.

Après l'apparition et la propagation soudaine de la pandémie de COVID-19, Mo Ibrahim a été impressionné par la rapidité de la réponse de l'Afrique, mais il reste prudent quant à l'avenir du continent, surtout en ce qui concerne les potentielles conséquences économiques à long terme. Dans cet entretien édité, il nous explique comment il perçoit les perspectives de l'Afrique pendant et après la pandémie, et pourquoi des partenariats solides doivent soutenir la croissance future des pays.


Avant tout, comment vivez-vous personnellement cette période compliquée ?

Cela n'a pas été facile, mais je vais bien. Ce que le COVID-19 a mis en évidence, ce sont les inégalités. Certaines personnes n'ont qu'un accès limité à l'aide ou aux soins médicaux dont elles ont besoin et vivent dans des logements exigus. Je compatis vraiment à leurs difficultés.

Que pensez-vous de la gestion des premiers stades de l'épidémie par les dirigeants africains ?

J'ai été impressionné par la façon dont ils ont géré cette crise jusqu'à présent. Heureusement, l'Afrique a été préservée pendant que le virus se propageait en Asie, en Europe et ailleurs, et la plupart des pays africains ont fait bon usage de ce répit. Il y a eu de nombreux échanges entre dirigeants africains et européens pour essayer de mettre sur pied des interventions coordonnées. C'est remarquable. L'expérience de l'Afrique avec le virus Ebola et d'autres crises sanitaires a sans doute été utile elle aussi. Bien sûr, les États africains ne pouvaient pas faire la même chose que les pays occidentaux qui ont confiné leur population pendant de longues périodes pour ralentir la propagation de la maladie. Si vous faites cela en Afrique, les gens meurent de faim. En outre, les pays africains ne sont pas en mesure d'accorder autant d'aides généreuses que ceux du monde occidental. Mais en réalité, et presque sans exception, les gouvernements africains ont pris la menace au sérieux. Je suis vraiment impressionné de constater comment les dirigeants africains ont pris les devants. Cependant, ils doivent rester sur leurs gardes dans les semaines à venir.

Quelle sera l'importance des partenariats pour aider l'Afrique à surmonter la crise à long terme ?

Les partenariats seront essentiels et nous avons vraiment besoin d'une action mondiale coordonnée et durable pour faire face à un problème aussi grave que celui du coronavirus. En avril, 18 dirigeants africains et européens ont lancé un appel à l'action, affirmant que nous ne pouvons pas vaincre la pandémie tant que nous ne remporterons pas la victoire en Afrique. C'était une magnifique déclaration qui énonçait quatre priorités : renforcer la capacité de l’Afrique à répondre à l’urgence sanitaire, partager les connaissances et l'expertise scientifiques, apporter une aide humanitaire d'urgence aux populations les plus durement touchées, et déployer un paquet massif de mesures de soutien économique. Bien sûr, il faut que ces bonnes intentions se traduisent dans les faits.

Êtes-vous optimiste à ce sujet ?

C'est une période étrange parce que l'ordre international est ébranlé. Malheureusement, à un moment où le monde devrait se rassembler, nous avons vu de grandes puissances s'affronter. Les organisations internationales ont été mises à l'écart. Ce n'est pourtant pas le moment de bricoler les moteurs quand on est en plein vol. Atterrissons d'abord en toute sécurité, puis nous regarderons comment améliorer la gouvernance de certaines de ces organisations. Je m'inquiète de ces fractures mondiales, mais j'espère que les pays et les organisations se rassembleront et que des partenariats seront noués pour aider, en Afrique et ailleurs. Il y a la crise sanitaire, bien sûr, mais nous devons mettre davantage l'accent sur la crise économique qui est déjà là, d'ailleurs l'Afrique devrait connaître sa première récession depuis 25 ans.

Qu'est-ce qui pourrait contribuer à la réussite de tels partenariats compte tenu de la fragmentation de la politique mondiale ?

Ce n'est pas une question facile. Il faut agir dans un esprit de générosité et se rassembler pour vaincre cet ennemi invisible. Malheureusement, on se rejette la faute les uns sur les autres et on compte les points... Or si le virus n'est pas éradiqué partout sur la planète, il reviendra probablement et causera à nouveau des ravages. Nous devons travailler ensemble pendant cette crise et, avant tout, éteindre les incendies partout où ils se déclarent.

Que devraient faire les organisations internationales et les pays les plus riches pour soutenir les pays à faible revenu en Afrique ?

Ils pourraient commencer par alléger le fardeau de la dette. Le G20 y a contribué en suspendant les remboursements de la dette. C'est un bon début, mais cela ne suffit pas. Il faut une réponse beaucoup plus puissante. Par exemple, la dette totale de l'Afrique est d'environ 365 milliards de dollars, dont 44 milliards de dollars doivent être remboursés cette année. Il ne suffit pas de suspendre les paiements, certaines dettes doivent être restructurées ou annulées. Le FMI est le mieux placé pour proposer l'intervention la plus décisive. Des outils comme les droits de tirage spéciaux existent et ils ont déjà été utilisés avec succès par le passé. C'est le moment de s'en servir à nouveau. La Banque mondiale et IFC ont démontré leur bonne volonté, mais nous avons besoin que ces organisations et d'autres agissent de manière plus décisive. À bien des égards, je suis plus préoccupé par l'impact économique du coronavirus sur l'Afrique que par les conséquences sanitaires. Les répercussions économiques peuvent causer des dommages bien plus importants à long terme. Et à cela s'ajoutent les invasions de criquets en Afrique de l'Est, de sorte que des millions de personnes pourraient mourir de faim sous l'effet conjugué de toutes ces crises.

Le secteur privé africain a également un rôle important à jouer pendant la crise, en fournissant des biens et des services essentiels. Comment peut-on le soutenir au mieux ?

Le secteur privé est très important pendant cette crise. Malheureusement, il est fragile dans de nombreuses régions d'Afrique en raison du manque d'investissements. Même si la dette publique est annulée, il y a aussi un problème de dette dans le secteur privé africain et nous devrions nous en préoccuper. Dans les pays occidentaux, les entreprises bénéficient d'aides et sont même parfois renflouées, mais qui fait cela en Afrique ? Il faut trouver un moyen de protéger et de soutenir nos entreprises africaines. Des organisations comme IFC doivent fournir un appui spécifique aux entreprises de leur portefeuille et agir rapidement.

Quels secteurs africains ont le plus besoin d'aide ?

Tous ont besoin d'aide, mais nous devons avant tout renforcer les systèmes de santé du continent. Même l’Occident a dû faire preuve d’humilité face à ce virus. En Afrique, seuls 10 pays sur 54 offrent un accès universel et gratuit aux soins de santé. Nous devons considérer la santé comme un bien public important et augmenter considérablement les investissements. Cela passe indéniablement par une plus grande participation du secteur privé, mais quels que soient les modèles choisis, quel que soit le mélange de public et de privé, l'essentiel est que tout le monde doit avoir accès aux soins de santé en Afrique. En deuxième lieu, nous devons également nous soucier des secteurs les plus touchés, comme le tourisme et les transports. Ce sont les principaux pourvoyeurs d’emplois locaux en Afrique, et les entreprises de ces secteurs paient un lourd tribut à la crise.

Il est trop tôt pour parler de victoire sur la pandémie, mais l'Afrique pourrait-elle en sortir plus forte ?

Oui, je crois que c’est largement possible. À présent, les Africains savent que dans des moments comme celui-ci, s'ils ne s'unissent pas et n'agissent pas ensemble, s’ils ne parviennent pas à nouer de solides partenariats continentaux et même internationaux, ils seront complètement laissés de côté. Prenez les équipements de protection individuelle et d'autres fournitures médicales vitales : aucun pays africain ne dispose à lui seul d'un pouvoir d'achat suffisant pour s'en procurer, mais ils peuvent se donner les moyens de changer la donne en s'unissant. Nous devons absolument comprendre combien il est important d'agir ensemble, et je pense que ce sera une leçon importante que nous tirerons de cette crise. Je crois aussi fermement à la combinaison singulière de résilience et de dynamisme qui caractérise mon continent ainsi qu’à son esprit d'innovation, qui découlent en grande partie de la jeunesse de sa population.

Publié en juin 2020

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