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Note de la rédaction : Cet article est le second volet d'un dossier en deux parties sur les opportunités d'investissement au Sahel. Le premier article, consacré au secteur agroalimentaire, est paru en mars.

Par Olivier Monnier et Abdoul Maiga

Lassé de voir des déchets plastiques joncher les rues de Ouagadougou, la capitale du Burkina Faso, Calvin Tiam a pris le taureau par les cornes.

Avec l’aide de laboratoires de recherche burkinabés et français, il a développé une technique permettant de produire des meubles, des toitures et des balises à partir d’emballages plastiques recyclés.

« C'est une solution à la fois écologique et économique », déclare cet ingénieur qui a fondé Toiture Écologique et Économique (TECO²) en 2018. « Le plastique recyclé est un meilleur isolant que la tôle ondulée, largement utilisée au Sahel mais peu adaptée à notre climat. »

Mobilier scolaire fabriqué à partir de déchets plastiques recyclés par TECO² dans une école au nord de Ouagadougou, la capitale du Burkina Faso.
Mobilier scolaire fabriqué à partir de déchets plastiques recyclés par TECO² dans une école au nord de Ouagadougou, la capitale du Burkina Faso. Crédit photo : TECO²

Pour développer sa start-up, Calvin Tiam bénéficie du soutien d'Investisseurs et Partenaires (I&P), une société d'investissement à impact qui cible les PME d'Afrique subsaharienne. I&P a fourni 60 000 euros (65 000 dollars) en financement d'amorçage à TECO².

I&P fait partie d'un nombre croissant d'investisseurs et d'incubateurs conscients du besoin d’aider les entrepreneurs dans les pays du G5 Sahel (Burkina Faso, Mali, Mauritanie, Niger et Tchad) à créer et à développer leurs start-up.

Émergence d'un écosystème de start-up

Malgré un climat des affaires peu propice, le Sahel est un vivier de start-up innovantes. De la Mauritanie au Tchad, une nouvelle génération d'entrepreneurs est en train d’émerger avec des solutions inédites aux problèmes affectant leur pays et leur communauté.

La Fabrique à Ouagadougou, Impact Hub à Bamako ou encore le CIPMEN à Niamey : on assiste à un foisonnement d'incubateurs dédiés à l’accompagnement des start-up locales.

Des entrepreneurs reçoivent une formation au Centre Incubateur des Petites et Moyennes Entreprises du Niger.
Des entrepreneurs reçoivent une formation au Centre Incubateur des Petites et Moyennes Entreprises du Niger (CIPMEN). Crédit photo: CIPMEN

Au Mali, le nombre de structures de soutien à l’entreprenariat est passé de quatre en 2015 à 24 en 2019. Le premier réseau de « business angels » du pays, Mali Angels, a été créé en 2019 et a fourni à ce jour des financements d’amorçage à deux start-up.

S'ajoute à cela le travail d'I&P. Il y a deux ans, la société a lancé I&P Accélération au Sahel, un programme de 10 milliards de francs CFA (16,5 millions de dollars) proposant des financements d’amorçage. L’initiative, soutenue par l'Union européenne, a pour objectif de financer 300 start-up au Sahel et dans les pays limitrophes d’ici 2023.

Le financement et l'assistance technique fournis par I&P aident, par exemple, TECO² à renforcer sa capacité de production, à sécuriser sa chaîne d'approvisionnement en matières premières et à consolider ses systèmes de vente, de marketing et de gestion.

Un intérêt croissant pour les start-up

L'intérêt croissant pour les start-up du Sahel intervient alors que les gouvernements de la région sont de plus en plus conscients de l’importance stratégique de soutenir l’entrepreneuriat pour favoriser le développement économique et social.

C'est notamment le cas du Mali, dont le précédent gouvernement a adopté un projet de loi sur les start-up comportant des incitations fiscales et d'autres mesures destinées à stimuler l'innovation et le financement d’amorçage. La Mauritanie et le Niger envisagent de se doter de législations similaires.

Ces pays espèrent connaître la même réussite que le Sénégal voisin, premier État d'Afrique subsaharienne à avoir adopté, en 2019, une loi facilitant l’émergence des start-up. Avec 353 millions de dollars levés en 2021, le pays est devenu une destination de choix pour le capital-risque technologique sur le continent africain, selon Partech Partners.

« Même s'il est encore balbutiant, l'écosystème des start-up au Sahel évolue rapidement », explique Raphaël Dumont, responsable d'investissement spécialisé dans le financement d'amorçage chez I&P. « De plus en plus de personnes ont un esprit entrepreneurial et des idées intéressantes mais font face à des difficultés lorsqu’il s’agit de lancer et développer leur start-up. »

C'est là que les incubateurs et les investisseurs axés sur le financement d’amorçage ont un rôle à jouer.

Renforcement des capacités

Les entrepreneurs du Sahel ont beau être passionnés et inventifs, ils sont confrontés à toutes sortes d'obstacles, qui relèvent entre autres d'un manque de soutien technique, de compétences ou d'accès aux financements. Ils pâtissent en outre du manque d’infrastructures numériques, en particulier dans les zones rurales.

Pour Calvin Tiam à Ouagadougou, trouver des fonds n'était pas le problème le plus immédiat. Lors du lancement de TECO², il a surtout souffert d'un manque de formation et d'assistance technique.

« Trouver les bons coachs et les organisations capables de me guider et de m'aider à affiner mon projet a été un véritable défi », explique-t-il.

Des structures telles que les incubateurs de start-up aident les entrepreneurs à surmonter certains de ces obstacles en leur offrant une assistance non financière pour leur permettre de mieux définir leur modèle d'entreprise, de développer leur réseau et de trouver des financements.

En Mauritanie, Zeinebou Abdeljelil a cofondé en 2014 Hadina RIM TIC, le premier incubateur du pays dans le domaine des technologies de l'information et de la communication.

Depuis lors, Hadina RIM TIC, qui organise des concours de pitch tels que MauriApp Challenge et le Marathon de l’Entrepreneur, a soutenu plus d’une centaine de projets dans des secteurs aussi divers que la production d'aliments pour bétail, le compost naturel, les équipements d'énergie solaire et le numérique.

« Lorsque nous avons débuté nos activités, l'écosystème des start-up était quasi inexistant en Mauritanie », précise Zeinebou Abdeljelil. « Depuis, une véritable dynamique s’est enclenchée, même s'il reste encore beaucoup à faire. »

Et d'ajouter : « Il est nécessaire de renforcer les capacités des entrepreneurs mauritaniens, que ce soit dans la conception de leur projet, dans la gestion courante et financière de leur start-up ou dans leur résilience aux chocs. »

Au Niger, le Centre Incubateur des Petites et Moyennes Entreprises (CIPMEN) est né en 2013 d'un partenariat entre acteurs publics et privés.

Nafissatou Noura, fondatrice d'Umm Manal, un service traiteur à Niamey, a reçu un soutien technique et un financement d'amorçage du CIPMEN, un incubateur de start-up au Niger, pour développer son entreprise.
Nafissatou Noura, fondatrice d'Umm Manal, un service traiteur à Niamey, a reçu un soutien technique et un financement d'amorçage du CIPMEN, un incubateur de start-up au Niger, pour développer son entreprise. Crédit photo : Umm Manal

L'incubateur, qui dispose de sept antennes dans le pays, compte aujourd'hui plus de 150 start-up dans son portefeuille, et les sociétés qu'il soutient ont créé plus de 1 000 emplois en 2021, selon Rouffahi Koabo, son directeur général.

« Nous n’avons pas encore de licornes comme dans les écosystèmes kényan ou sud-africain, mais nous avons à notre actif de belles réussites, dont nous sommes fiers car elles créent de l'emploi », se réjouit-il, en citant des exemples dans les secteurs de l’économie alimentaire, du e-commerce, de l'industrie manufacturière et des médias.

Afin de permettre l'essor d'entreprises d'envergure régionale, le CIPMEN a créé en 2017 Sahel Innov, un réseau d'incubateurs actifs dans huit pays d’Afrique de l’Ouest et à Djibouti.

Accès aux financements

Selon Alexandre Laure, spécialiste senior du secteur privé à la Banque mondiale et expert de la région, de nombreuses jeunes entreprises sahéliennes sont confrontées à la « vallée de la mort », c’est-à-dire la période qui sépare le moment où l'entrepreneur arrive au bout des fonds apportés par son entourage (le « love money ») et celui où l'entreprise est suffisamment viable pour séduire les investisseurs.

« En raison de la fragilité qui caractérise le Sahel, les start-up et les PME innovantes de la région rencontrent des problèmes très élémentaires, notamment un déficit important en matière de financement », explique-t-il.

C'est un problème qu'Abdoulaye Diakité, à Bamako, ne connaît que trop bien.

En 2014, tout droit sorti de l'université de Kingston à Londres, l’ingénieur a fondé Diakité Robotics, une société pionnière en ingénierie mécatronique au Mali. Pour lancer sa start-up, il a utilisé ses économies et a emprunté 5 millions de francs CFA (8 300 dollars) à son père.

Abdoulaye Diakité, fondateur de Diakité Robotics, une société d'ingénierie mécatronique au Mali, travaillant sur des projets innovants avec ses employés dans son atelier de Bamako.
Abdoulaye Diakité, fondateur de Diakité Robotics, une société d'ingénierie mécatronique au Mali, travaillant sur des projets innovants avec ses employés dans son atelier de Bamako. Crédit photo : Diakité Robotics

« L’accès au financement est un véritable frein pour les entrepreneurs », dit-il. « Les banques ne prêtent qu'aux riches et demandent des garanties impossibles à obtenir. »

En travaillant d’arrache-pied pour emporter des marchés pour la conception de systèmes de contrôle des feux tricolores ou pour la sécurisation de l'hôtel Radisson Blu à Bamako à la suite de l'attentat djihadiste de 2015, il a réussi à générer rapidement des revenus pour les réinvestir dans d'autres projets et embaucher cinq autres ingénieurs.

Aujourd'hui, sa société affiche un chiffre d'affaires annuel de 130 000 dollars et poursuit d'ambitieux projets, dont un prototype de sous-marin destiné à soutenir la brigade maritime opérant dans les eaux du fleuve Niger, une trottinette électrique autonome et des prothèses bioniques de main et de tibia réalisées par impression 3D.

Créer un impact

Mais tous les entrepreneurs du Sahel ne peuvent imiter le parcours d'Abdoulaye Diakité. Pour faire décoller leur start-up, la plupart d'entre eux ont besoin d'une aide financière externe.

C'est pourquoi les fonds qui soutiennent les start-up sahéliennes à leurs débuts sont essentiels pour permettre l’émergence d’un plus grand nombre d’entrepreneurs.

Le fonds Accélération au Sahel d'I&P et de l'UE, par exemple, procure des prêts à taux zéro, entre 3 000 et 65 000 dollars, afin de répondre aux besoins financiers des sociétés lors de leurs phases d'incubation et d'accélération.

Étalé sur une période de six mois à deux ans, ce financement, doublé d'une assistance technique sur-mesure, permet de répondre aux besoins des jeunes sociétés en matière de trésorerie, de réalisation de prototypes, d’acquisition d’équipements ou pour les préparer à obtenir des financements.

Au Niger, afin d'apporter une aide financière aux start-up qu'il incube, le CIPMEN a mis au point, avec des partenaires tels que l’ambassade de France au Niger ou l'Organisation internationale pour les migrations (OIM), des fonds de pré-amorçage et d’amorçage pour un total de 250 millions de francs CFA (400 000 dollars).

« Ces fonds m'ont vraiment aidée à développer mon affaire », explique Nafissatou Noura, fondatrice d'Umm Manal, un service traiteur à Niamey, qui a bénéficié de prêts de 2 à 5 millions de francs CFA (3 200 à 8 000 dollars). « J'ai pu acheter du matériel, des réfrigérateurs et des congélateurs. Et plus tard, j'ai pu louer mon propre local avec cuisine tout équipée. »

I&P observe aussi les effets de son action. Moins de deux ans après son lancement, le programme consacré au Sahel montre des résultats encourageants : selon Raphaël Dumont, chaque société financée a créé dix emplois par an, tandis que le taux de remboursement, d'environ 70 %, dépasse les attentes.

Et les entrepreneurs sont reconnaissants.

« Nous sommes submergés de demandes », dit-il. « Le marché est immense, mais seules quelques structures comme la nôtre offrent des financements d'amorçage. Nous avons besoin de plus de partenaires prêts à prendre des risques et à travailler avec nous pour financer ces activités essentielles. »

Publié en mai 2022