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Devon Maylie

Strive Masiyiwa, président exécutif et fondateur d’Econet, un groupe technologique diversifié qu’il a créé au Zimbabwe, est l’un des hommes d’affaires et philanthropes les plus accomplis d’Afrique. Aujourd’hui, il met son influence au service des pays d’Afrique pour les aider à obtenir les ressources dont ils ont besoin pour lutter contre la propagation du coronavirus. En mai, l’Union africaine l’a nommé envoyé spécial et l’a chargé de mobiliser le secteur privé pour riposter à la pandémie de COVID-19 et aider la région à se procurer des équipements de protection individuelle et d’autres matériels médicaux essentiels. Dans cet entretien édité, M. Masiyiwa explique que l’Afrique doit d’abord se concentrer sur l’objectif de sauver des vies et ensuite faire appel au secteur privé pour reconstruire son économie.

Vous avez récemment été nommé envoyé spécial de l’Union africaine et chargé de mobiliser la réponse du secteur privé à la pandémie de COVID-19, notamment pour ce qui est des équipements de protection individuelle. Comment cela se passe-t-il ?

En moins de trois semaines, nous avons notamment mis en place une plateforme en ligne permettant à tous les pays de se procurer ce dont ils ont besoin et de faciliter les financements et les paiements de ces achats. Nous avons également organisé le secteur privé africain. Nous avons contacté les entreprises opérant dans le secteur manufacturier et nous avons associé les banquiers et les bailleurs de fonds à la conversation afin de réfléchir aux moyens d’accroître les capacités du secteur manufacturier africain. Par exemple, Virgin Orbit, la société de Richard Branson, nous a donné les plans d’un respirateur artificiel tout à fait révolutionnaire. Actuellement, le prix des appareils que nous achetons est d’environ 15 000 dollars. Ce nouveau respirateur sera vendu environ 1 200 dollars. Nous allons commencer à produire 10 000 unités en Afrique du Sud. Et ce n’est là qu’une des nombreuses initiatives que nous essayons de mettre en place en ce moment.


Strive Masiyiwa appelle le secteur privé à se "retrousser les manches." Crédit photo: Strive Masiyiwa

Quel doit être le rôle du secteur privé pendant cette phase de gestion de la crise, puis pendant la phase de reconstruction et de reprise?

Si vous dirigez une entreprise ou si vous siégez au conseil d’administration d’une grande société, où que vous soyez dans le monde, votre activité subit cette crise de plein fouet. Au stade où nous en sommes au mois de juin, la priorité est de sauver des vies. Si nous regardons les statistiques, l’Afrique pourrait avoir six semaines de retard par rapport au pic observé aux États-Unis ou en Europe. Tant que nous ne savons pas ce qui va se passer dans les six prochaines semaines, nous devons tous nous concentrer sur la lutte contre la propagation de la maladie. Et cela passe par un appel au secteur privé pour qu’il se mobilise, qu’il agisse avec ses entreprises, ses compétences, son leadership et qu’il se retrousse les manches.

Quelles sont les opportunités que vous voyez dans le monde des affaires, aujourd’hui et dans l’après-coronavirus, et comment les entrepreneurs africains peuvent-ils saisir ces opportunités ?

Les entreprises qui parviennent aujourd'hui à se repenser seront les grandes gagnantes. Tous ceux qui développent des plateformes numériques, qui comprennent l’environnement digital, quel que soit le secteur d’activité dont ils sont issus, seront les grands gagnants. Ceux qui arrivent à faire évoluer leurs activités vers un nouvel environnement sortiront gagnants. Autrement dit, c’est votre capacité d’adaptation et de compréhension du nouvel environnement qui vous permettra de tirer votre épingle du jeu. Et ce, quel que soit le secteur dans lequel vous évoluez.

Je viens de recevoir un appel d’Ethiopian Airlines. Dès qu’ils ont vu que je créais cette plateforme de marché en ligne, ils m’ont fait savoir qu'ils étaient prêts à aider au transport. Ils sont en train d’adapter des avions de passagers pour pouvoir transporter du fret. Cette activité est en pleine expansion. Certains disent que les compagnies aériennes sont en train de disparaître mais il y a aussi des compagnies aériennes qui réfléchissent à ce qu’elles peuvent faire.

Quels conseils donneriez-vous aux créateurs de start-up et aux entrepreneurs qui cherchent à ressortir plus forts de la crise ?

Mon travail consiste avant tout à mettre les choses en perspective. J’étais là en 2008. J’étais là en 2001. J’ai vu naître ce genre de crises dévastatrices. Elles se produisent et elles continueront à se produire à l’avenir. Il ne faut pas croire que le monde vient de s’écrouler. Et puis, vous devez donner de l’espoir à ces entrepreneurs. Quand ils n'ont plus d’espoir, les gens ne peuvent plus rien faire. Beaucoup vont mettre la clé sous la porte parce que l’Afrique ne peut pas leur donner un filet de sécurité ou soutenir leurs entreprises. Ce sera difficile pour les jeunes entrepreneurs mais il faut absolument qu’ils puissent se relever et se remettre en marche.

Quel rôle peuvent jouer des institutions comme IFC ?

IFC joue un rôle absolument vital. Beaucoup ne le savent pas mais IFC m’a aidé il y a 30 ans lorsque j’étais un jeune entrepreneur. Nous devons épauler les jeunes entrepreneurs africains. Le moment est venu pour IFC et la Banque mondiale de se mobiliser et de nous aider. Elles peuvent, par exemple, agir comme des grossistes par le biais de nos institutions financières sur le terrain. Car si elles ne peuvent pas toujours aider les tout petits, elles peuvent par contre aider les institutions de microfinance. Elles peuvent aussi aider les banques locales, leur donner accès à des fonds afin qu’elles puissent en faire profiter les jeunes entrepreneurs.

Sur quoi devrait-on se concentrer en ce moment pour préparer la reconstruction ?

Nous avons avant tout besoin d’une réponse globale. C’est pourquoi je participe à l’appel des envoyés en faveur d’un programme de relance de l’emploi de 100 milliards de dollars pour l’Afrique par le biais de droits de tirage spéciaux auprès du FMI. C'est le type de soutien que nous devons trouver pour le secteur privé africain. Nous devons ensuite nous assurer que cet argent bénéficie bien au secteur privé et que ce dernier soit le moteur de la reconstruction. Nous devons également nous assurer que les États remboursent leur dette intérieure à leurs créanciers. Un grand débat est en cours sur le gel de la dette publique. Or, si les gouvernements africains demandent de l’aide, ce que je soutiens totalement, ils doivent également apurer leur dette envers le secteur privé africain. Car si les gouvernements décident d’emprunter auprès du secteur privé et considèrent ensuite qu’il ne s’agit pas d’une véritable dette, ils paralysent leurs entreprises.


Les crises comme le COVID-19 montrent pourquoi il est essentiel d'investir dans les infrastructures de santé, estime Strive Masiyiwa. © Henitsoa Rafalia/World Bank

Si vous pouviez citer trois à cinq priorités pour les acteurs du secteur privé et les pouvoirs publics, en plus de celles que vous venez de mentionner, quelles seraient-elles ?

L'Afrique a besoin d’un plan Marshall pour son système de santé publique. Et ce plan Marshall devrait être axé sur l’emploi et les entreprises. L’Afrique s’est retrouvée dépourvue des infrastructures sanitaires qu’elle aurait dû construire. Je demande donc un plan Marshall de 15 à 20 milliards de dollars pour les infrastructures de santé en Afrique : hôpitaux publics, investissements du secteur privé pour s’assurer que nous disposons d’hôpitaux, d’infrastructures, de pharmacies et d’unités de production dont l'industrie pharmaceutique a besoin. Tout cela doit être construit. Face à une crise d’une telle nature, nous devons tirer les leçons qui s’imposent et faire en sorte d’en sortir meilleurs et plus forts. Alors pourquoi ne pas partir de là où la crise a commencé ? Et mettre en place un fonds substantiel destiné aux infrastructures de santé.

Publié en juin 2020