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Alison Buckholtz

Pendant la pandémie de COVID-19, les petites pharmacies et les grands magasins de produits médicaux du Rwanda se sont retrouvés en rupture de stock.

En Afrique du Sud, il est devenu presque impossible pour les pharmaciens de délivrer des médicaments psychotropes et des pilules contraceptives.

Au Kenya, les oncologues se sont plaints de la difficulté de soigner leurs patients atteints de cancers.

Et au Nigéria, les stocks de traitements pour la prise en charge des maladies chroniques, y compris les médicaments contre le VIH, ont atteint un plancher critique.

Margaret Ilomuanya, rédactrice en chef du Nigerian Journal of Pharmacy et maître de conférences au département de pharmacie et de technologie pharmaceutique de l’université de Lagos, ne rejette pas la faute sur les gouvernements étrangers qui ont interrompu leurs exportations de produits pharmaceutiques pendant la pandémie, provoquant des pénuries de médicaments dans toute l’Afrique.

Avec un nombre croissant de professionnels de la santé, d’organisations régionales et d’analystes du secteur, elle soutient plutôt une solution qui gagne en force depuis plus de dix ans : la fabrication de produits pharmaceutiques sur le continent africain.

Margaret Ilomuanya à l'Université de Lagos.
Margaret Ilomuanya à l'Université de Lagos. Crédit Photo : Tom Saater/IFC

« L’Afrique doit commencer à produire des médicaments pour elle-même, avec des matières premières produites sur le continent », affirme-t-elle. « Il est très risqué de dépendre de chaînes d’approvisionnement mondiales complexes et d’être tributaire de fournisseurs étrangers pour un grand nombre de médicaments essentiels et vitaux. Nous avons les moyens de développer l’industrie pharmaceutique locale, et nous avons les bras nécessaires. Nous pouvons maîtriser toute la chaîne du médicament, du laboratoire au chevet du patient. »

La prise de conscience des avantages potentiels d’une production pharmaceutique locale n’est pas nouvelle. Le Plan de fabrication de produits pharmaceutiques pour l’Afrique, lancé en 2005 par l’Agence de développement de l’Union africaine, avait notamment tracé une feuille de route pour stimuler la production pharmaceutique locale et améliorer les résultats en matière de santé publique. On peut également citer des initiatives de l’Agence africaine des médicaments et du Forum africain de réglementation des vaccins. Tout récemment, 54 pays africains ont co-parrainé une résolution portant sur la fabrication locale de médicaments, de technologies médicales et de vaccins, qui a été présentée à l’Assemblée mondiale de la santé de l’OMS.

« Ce qui est différent aujourd’hui, c’est que la pandémie a attiré l’attention des investisseurs qui ont remarqué le déséquilibre entre l’offre et la demande dans le secteur pharmaceutique », explique Frannie Léautier, PDG de SouthBridge Investments, une banque d’investissement panafricaine. Le manque de médicaments essentiels et de substances actives en Afrique pendant la pandémie « a eu des répercussions sur le secteur pharmaceutique et sanitaire qui dépassent les conséquences directes de la COVID-19 », souligne-t-elle. Depuis le début de la crise, « on a beaucoup réfléchi à la question de la demande dans les instances nationales et régionales, et aussi parmi les investisseurs désireux de résorber ce déficit en produits pharmaceutiques. Les investisseurs portent un regard neuf sur l’Afrique. »

La production locale pourrait combler les manques

Le problème de la pénurie de produits pharmaceutiques en Afrique se pose depuis plusieurs décennies. Selon l’OMS, près de la moitié de la population africaine, soit 1,1 milliard de personnes, est privée d’un accès régulier aux médicaments les plus essentiels. Selon le Dr Jean-Baptiste Nikiema, qui dirige l’équipe chargée de l’approvisionnement en médicaments au bureau régional de l’OMS en République du Congo, la pandémie de COVID-19 a mis à mal les progrès récents en matière d’accès aux médicaments contre le VIH, le paludisme et la tuberculose, ainsi qu’aux traitements et aux médicaments pour la santé reproductive, maternelle et néonatale.

Pour Subir Basak, spécialiste senior des sciences de la vie à la Société Financière Internationale (IFC), la production nationale de médicaments génériques pourrait contribuer à garantir l’accès aux médicaments et leur coût abordable. Un générique est une copie autorisée et généralement meilleur marché d’un médicament mis au point par un grand laboratoire. Si les génériques étaient plus largement disponibles en Afrique, les populations auraient accès à des possibilités de traitement abordables et les systèmes de santé seraient moins vulnérables face aux perturbations de la chaîne d’approvisionnement, précise M. Basak.

Remplir des ordonnances pour des clients dans une pharmacie à Nairobi, au Kenya.
Remplir des ordonnances pour des clients dans une pharmacie à Nairobi, au Kenya. Crédit Photo : Dominic Chavez/IFC (2017)

Mais le continent africain compte très peu d'entreprises pharmaceutiques locales ou régionales capables de produire ces succédanés. Il existe environ 375 fabricants de médicaments, implantés pour la plupart en Afrique du Nord, pour une population d’un peu plus de 1,1 milliard d’habitants. Selon un rapport de 2019 de McKinsey, les rares fabricants situés en Afrique subsaharienne sont essentiellement regroupés dans neuf des 46 pays de la région — à titre de comparaison la Chine et l’Inde, qui comptent chacune environ 1,4 milliard d’habitants, comptabilisent respectivement pas moins de 5 000 et 10 500 fabricants de médicaments.

D’où la nécessité de créer des conditions propices à la production de substances actives et à la fabrication locale de produits pharmaceutiques en Afrique. Ce à quoi s'emploie la Société Financière Internationale (IFC) dans plusieurs pays, en aidant à assembler les éléments nécessaires à une industrie du médicament mature. Ces efforts consistent à s’associer à des entreprises pharmaceutiques locales et internationales pour créer conjointement des projets, identifier des partenaires techniques et développer des projets commercialement viables et des structures de financement, explique Zeynep Kantur, responsable principale des investissements pour les projets de santé à la Société Financière Internationale (IFC). « La pandémie de COVID-19 nous a montré à quel point les pays d’Afrique sont vulnérables et comment le développement local de fabricants de principes actifs et d’entreprises pharmaceutiques pourrait résorber un déficit chronique », ajoute-t-elle.

L’Institut Pasteur de Dakar, au Sénégal, unique site de production de vaccins agréé par l’OMS en Afrique, s’est déjà lancé dans un programme visant à accélérer la fabrication de vaccins contre la COVID-19 sur le continent. Selon Mme Kantur, le renforcement des capacités dans ce pays sera bénéfique pour la région, car, après la pandémie, cet effort pourra être étendu et réorienté vers la production d’autres vaccins et médicaments. Actuellement, 1 % seulement des vaccins dont l’Afrique a besoin sont produits en Afrique.

Une production inférieure à son potentiel

Des changements notables ont fait de ce continent un « marché nettement plus viable qu’il y a dix ans pour la fabrication de produits pharmaceutiques », affirme Mme Léautier. « De nombreux pays disposent désormais de systèmes de sécurité sociale et d’assurance qui financent les soins de santé, de sorte que le marché est plus structuré et que la population peut accéder à des traitements de plus long terme. » Ces progrès, ainsi que la croissance démographique et la nécessité de traitements spécialisés pour des maladies qui sont fortement concentrées en Afrique, comme les affections d’origine hydrique, le paludisme, la tuberculose et le VIH-sida, constituent des arguments de poids en faveur de la fabrication locale de produits pharmaceutiques.

Cependant, selon les recherches menées par la Société Financière Internationale (IFC), les usines pharmaceutiques africaines existantes ne sont pas suffisamment mûres pour attirer les investisseurs et augmenter la production. Dans ce contexte, les clés du succès résident dans les économies d’échelle, l’accès à la technologie et au savoir-faire, des réseaux d’approvisionnement et de distribution solides, les incitations gouvernementales et l’accès aux capitaux d’investissement.

En revanche, du côté du Nigéria, pays le plus peuplé d’Afrique et l’un de ceux disposant du plus grand potentiel pour accroître rapidement la production de produits pharmaceutiques et de principes actifs, les choses n’avancent pas comme elles le devraient, affirme Jude Nwokike, vice-président et directeur du programme Promoting the Quality of Medicines Plus (PQM+) d’USP, une organisation scientifique à but non lucratif dont l’objectif est de renforcer la confiance dans l’approvisionnement en médicaments sûrs.

Des femmes nigérianes au Centre de Soins du Gouvernement de l'État de Nasarawa à Wamba, au Nigéria.
Des femmes nigérianes au Centre de Soins du Gouvernement de l'État de Nasarawa à Wamba, au Nigéria. Crédit Photo : Dominic Chavez/GFF (2018)

La production de produits pharmaceutiques au Nigéria utilise actuellement environ 40 % des capacités installées, souligne-t-il. Et de citer comme principaux obstacles les difficultés d’approvisionnement en substances actives et en matières premières et le manque d’investissements disponibles pour développer les activités, moderniser les équipements et remédier aux insuffisances des infrastructures locales.

Le rôle de la réglementation

La réforme de la réglementation est elle aussi un facteur de progrès essentiel, selon Tania Holt, spécialiste de la santé publique et de l’industrie pharmaceutique chez McKinsey. L’attention portée aux normes réglementaires est particulièrement importante quand on sait qu’environ 42 % des saisies de faux médicaments dans le monde concernent l’Afrique.

Un environnement réglementaire stable permet de renforcer les systèmes de santé et de soutenir le développement d’un secteur manufacturier local synonyme d’un meilleur accès aux médicaments à un coût abordable. C’est aussi une condition essentielle pour mobiliser un soutien financier durable. Les normes réglementaires sont cruciales pour attirer des investissements : « les investisseurs veulent des certitudes, et les dispositifs de réglementation, de vérification et de certification apportent ces certitudes », affirme Mme Léautier. Ces normes et mécanismes de responsabilisation permettent également d’éviter « de lourdes conséquences lorsque les choses tournent mal et de faire face aux risques émergents. Sinon, il est très difficile de fonctionner. »

Pour M. Nwokike, les organisations multilatérales ont un « immense rôle » à jouer dans le soutien au développement des activités pharmaceutiques locales en Afrique. Par exemple, il n’est pas nécessaire que tous les pays africains aient la capacité de produire tous les médicaments, et les organisations multilatérales peuvent aider à déterminer quels pays et quelles régions peuvent mettre en commun leurs capacités.

« Les pays doivent s’appuyer sur leurs voisins régionaux en fonction de leurs atouts respectifs, en produisant au plus près des personnes auxquelles les médicaments sont destinés », préconise-t-il. « C’est ce qui permet de renforcer la confiance dans les systèmes de santé. »

Publié en juin 2021