Kanzy Khafagy dans une boutique de poterie à Tunis (Égypte).

Kanzy Khafagy dans une boutique de poterie à Tunis (Égypte). Crédit photo : Randa Omar.

Kanzy Khafagy

LE CAIRE — L’an dernier, j’ai épousé mon amour de jeunesse. Il existe peut-être de pires moments pour se marier que pendantune pandémie, mais pas dans mon souvenir. Parmi les diverses tâches plutôt rébarbatives à accomplir, il en est une que j’ai pratiquée avec ardeur : le shopping.

En Égypte, quand on se marie, la tradition veut notamment que l’on achète toutes sortes d’articles pour son nouveau foyer. Comme la pandémie avait compliqué la donne, du fait des perturbations des chaînes d’approvisionnement, j’ai décidé d’acheter égyptien, guidée par ma mère. En tête de ma liste figuraient les produits issus de l’artisanat local : je me suis dit que, dans un contexte de crise sanitaire, la moindre des choses était de soutenir ce secteur.

Après avoir découvert que certains artisans vendaient leur production en ligne sur des sites comme Jumia ou via leur compte Instagram personnel, j’ai fait mon marché. J’ai commandé des lampes de sel en provenance de l’oasis de Siwa, à l’ouest du Nil (elles sont censées vous mettre de meilleure humeur) et une tapisserie sur la révolution égyptienne de 2011 tissée à la main par des artisans d’Assiout (sud de l’Égypte). Je me suis alors souvenue des magnifiques poteries du petit village de Tunis, situé au sud-ouest du Caire, à près de trois heures de route. Et j’ai commandé plusieurs pièces.

Plusieurs mois après les festivités de mon mariage, j’ai commencé à me préoccuper de la situation du village et de ses artisans. Comment avaient-ils résisté à la pandémie et à la chute du tourisme étranger ?

Il fallait que je mène l’enquête. Voilà pourquoi mon mari et moi sommes descendus jusqu’à Tunis début novembre. Sur la route, nous avons traversé le site touristique du lac de Qaroun et longé des kilomètres de fermes. Je sentais que ce voyage me détendait des trépidations de la vie au Caire. Après deux heures passées au volant, j’ai écopé d’une contravention pour excès de vitesse — peut-être étais-je trop pressée d’arriver.

À l’entrée de Tunis, un panneau de bienvenue flanqué de tablettes d’argile de fabrication locale nous a accueillis. Après nous être garés, nous sommes entrés dans le village, et j’ai commencé mon enquête.

Un atelier de poterie à Tunis.
Un atelier de poterie à Tunis. Crédit photo : Kanzy Khafagy

Un lieu magique

À peine sommes-nous descendus de voiture que l’art nous entoure déjà. Des fresques hautes en couleur couvrent les murs du village, et des boutiques et ateliers de poterie exposent leurs magnifiques produits. Nous sommes rapidement attirés dans la boutique de poterie d’Ashraf Abdel Kadr.

« Chaque pièce est unique », dit l’artisan en nous faisant visiter son atelier. « Même si je voulais la reproduire à l’identique, je n’y arriverais pas : chacune d’elles renferme une part de mon âme. » Ashraf Abdel Kadr crée des poteries depuis son adolescence. Ils sont six dans sa famille à maîtriser l’art de mouler la terre. « Il me faut au moins une semaine pour fabriquer tout ce que vous voyez ici. C’est un processus long et minutieux, mais le résultat en vaut toujours la peine », poursuit-il, avant de m’inviter à plonger mes mains dans l’argile. Je suis ses instructions et me mets à l’ouvrage. Le résultat n’est pas très heureux, mais cette expérience exclusive à mes yeux contribue à faire de ce voyage jusqu’à Tunis un enchantement.


Kanzy Khafagy sur un tour de potier.
Kanzy Khafagy sur un tour de potier. Crédit photo : Omar Mohamed

Mon mari et moi avons remarqué que nous étions parmi les quelques rares touristes présents à Tunis ; ce qui semble confirmer mes craintes. Randa Omar, première femme à exercer le métier de potier dans sa famille, m’explique qu’avant la pandémie, les touristes étrangers et les expatriés constituaient sa principale source de revenus.

« Le week-end, ils venaient au village, dépensaient beaucoup, sans jamais marchander. Ils appréciaient notre travail », se souvient-elle. « Les premiers mois de la pandémie ont été très difficiles. Je n’ai pratiquement rien vendu. »


Randa Omar est la première femme à exercer le métier de potier dans sa famille.
Randa Omar est la première femme à exercer le métier de potier dans sa famille. Crédit photo : Kanzy Khafagy

Le passage au numérique

Randa Omar n'est pas une exception. Trois mois après la survenue de la pandémie, l’artisanat égyptien subissait une perte de 70 % de son chiffre d'affaires, portant un rude coup à ce secteur économique. La grande banque ALEXBANK a contribué à atténuer cet impact, en prodiguant des conseils aux artisans sur la manière de vendre leurs produits en ligne.

Avant mon périple pour Tunis, je me suis entretenue avec sa directrice de la Responsabilité sociale. ALEXBANK a manifesté sa volonté d’agir sans délai afin de soutenir le secteur de l’artisanat égyptien, m'a expliqué Laila Hosni : « Dès le mois de mars 2020, nous avons contacté le ministère de la Solidarité sociale et [la plateforme de commerce électronique] Jumia pour unir nos forces et créer une boutique en ligne sur Jumia qui aide les artisans à vendre leurs produits et élargir leur clientèle », avait alors déclaré Laila Hosni.

Randa Omar a pris part à cette initiative. Grâce aux ventes réalisées sur Jumia, son entreprise s’est maintenue à flot. Après cette expérience concluante, la potière prévoit de lancer sa propre boutique en ligne en 2022. Entre-temps, elle continuera de vendre sur Jumia et d’écouler ses produits à l’exportation grâce à l’enseigne Malaika sur Instagram.

« La situation s’améliore », confie-t-elle. « Nous nous remettons du choc de 2020. Nous pouvons de nouveau participer à des foires pour vendre nos produits et encourager les gens à venir nous voir sur place. »

Ashraf Abdel Kadr a choisi une voie différente : « Une voie innovante, classique et sûre », affirme-t-il dans un sourire.

Il a sollicité les nombreuses relations qu’il cultive parmi sa clientèle et les galeries qui lui sont fidèles depuis près de 20 ans. Pour promouvoir ses produits, il leur a envoyé des messages groupés sur WhatsApp et, fait inédit, leur a proposé de créer des pièces sur commande, une nouvelle approche qui lui a permis de diversifier ses activités. Après quelques ventes éparses, l’initiative est aujourd’hui plus prometteuse.


Ashraf Abdel Kadr sur son tour de potier.
Ashraf Abdel Kadr sur son tour de potier. Crédit photo : Kanzy Khafagy

Selon lui, ce travail sur mesure est enrichissant, mais particulièrement exigeant : « Cela demande du temps parce que je discute avec le client de chacun des éléments impliqués dans la fabrication ». Et de conclure : « Sans la pandémie, je ne me serais pas lancé. »

Risquer plus pour gagner plus

En regagnant mon hôtel à pied, je remarque un nouveau magasin, Minerva Pottery. Il me semble différent : il est moderne, deux fois plus grand en surface que ses voisins et très achalandé. La plupart des autres enseignes portent le nom de leur artisan, mais celle-ci arbore celui de la déesse romaine de la sagesse et des arts.

Une fois les escaliers gravis, je découvre un mélange de poteries modernes et classiques « toutes inspirées par l’histoire égyptienne », comme me l’indique son propriétaire, Haitham Khattab.

Contrairement à la plupart des artisans de Tunis, il est originaire de Gizeh, près du Caire. Sa famille travaille dans le secteur du tourisme depuis les années 80, mais s’est tournée vers l’artisanat après la révolution égyptienne de 2011. Son modèle économique privilégie d’abord la vente en galeries, mais Haitham Khattab a toujours été convaincu de la nécessité de s’implanter dans le commerce de détail. Le village de Tunis leur donne ce qu’ils recherchaient : des artisans compétents et un flux régulier de clients. La famille inaugure son premier magasin en octobre 2020, alors que le tourisme intérieur se redresse à peine. La nouvelle activité dégage pourtant assez de bénéfices pour permettre l’ouverture d’un deuxième magasin en septembre 2021.

La recette de ce succès ? « Des produits de qualité supérieure, de la persévérance, de la rigueur commerciale, une vision, le bouche-à-oreille et la volonté de prendre des risques », répond Haitham Khattab. Basculer vers un nouveau secteur d’activité, puis ouvrir un premier magasin : le pari était risqué, mais il a payé. « J’ai la conviction que l’avenir appartient à ceux qui prennent des risques », nous dit-il.

Minerva dispose d’un compte Instagram que l’entrepreneur gère seul et qui mérite encore d'être amélioré. « Au début, je ne me préoccupais pas vraiment de la qualité des photos. Mais à mesure que notre compte s’est étoffé et qu’il a suscité de plus en plus d'intérêt, j’ai commencé à y prêter plus d’attention », reconnaît-il en riant avec nous.

Dernier ajout à la collection de mugs de Kanzy Khafagy.
Dernier ajout à la collection de mugs de Kanzy Khafagy. Crédit photo : Kanzy Khafagy

Ce voyage m’a surprise à plusieurs égards. Aujourd’hui que je sirote un café au Caire, dans ma nouvelle tasse préférée achetée à Tunis, je me rends compte que mes craintes sur la capacité des artisans à se maintenir à flot pendant la pandémie étaient infondées. En parlant avec eux, j’ai compris leur résilience. Randa Omar, Ashraf Abdel Kadr et Haitham Khattab sont parvenus, chacun à leur manière, à surmonter les défis de la pandémie. Leur exemple fait que je les apprécie d’autant plus, eux et leurs magnifiques créations.

Kanzy Khafagy est chargée de communication pour IFC au Caire. Si vous aussi vous souhaitez faire l’acquisition d’objets artisanaux égyptiens, rendez-vous sur Ebda3 Men Masr ou retrouvez les articles de poterie de Tunis sur le compte Instagram de Malaika.

Publié en décembre 2021

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