Les smartphones et les ordinateurs améliorent les performances des microentreprises africaines, pourtant la plupart d'entre elles n'en sont pas convaincues et ne les utilisent pas.
Selon une nouvelle étude d'IFC et de la Banque mondiale, l'amélioration de l'accès à internet en Afrique n'a pas encore entraîné une augmentation comparable de l'usage des technologies numériques par les petites entreprises. Une enquête révèle que moins de 7 % des microentreprises utilisent des smartphones et des ordinateurs dans le cadre de leurs activités, tandis que 71 % n'en voient pas l'utilité. Ce résultat contraste fortement avec la forte relation mise en évidence entre l'utilisation des technologies numériques et l'augmentation de la productivité, des ventes, des salaires et des bénéfices.
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Avril 2023
Les points marquants :
- L'usage de smartphones et d'ordinateurs est associée à une meilleure performance des entreprises concernant des aspects clés : ventes, productivité, bénéfices et salaires.
- Moins de 7 % des microentreprises ont déclaré utiliser les technologies numériques dans le cadre de leur activité.
- 71 % des personnes interrogées ont déclaré n'avoir « aucun besoin » d'outils numériques.
- Les femmes travaillant dans des petites entreprises sont beaucoup moins susceptibles que les hommes d'utiliser les technologies numériques.
Des économistes de la Banque mondiale et d'IFC ont analysé les données d'une enquête menée auprès de 3 325 microentreprises dans sept pays (Afrique du Sud, Ghana, Kenya, Mozambique, Nigéria, Sénégal et Tanzanie) par Research ICT Africa, un think tank sud-africain axé sur les technologies. Cette enquête a porté principalement sur des entreprises individuelles ou familiales n'employant aucun salarié à temps plein. Son analyse montre clairement tout l'intérêt d'amplifier l'utilisation des technologies numériques, puisque les microentreprises qui utilisent smartphones et ordinateurs affichent des taux de productivité 2,8 fois supérieurs, des niveaux de vente 6 fois plus élevés et un nombre d'employés 1,9 fois plus important que les autres.
Reste cependant à convaincre les petits entrepreneurs que ces outils les aideront à améliorer leurs résultats. Les réponses des 93 % d’entre eux qui se sont déclarés non-utilisateurs donnent des indications sur ce qu'il faut faire. Par exemple, 35 % ont indiqué que ces technologies étaient trop chères pour eux, surtout après avoir pris en compte le prix d'achat des produits, les frais d'utilisation mensuels et les coûts d'électricité associés. La même proportion environ, 34 %, a indiqué ne pas savoir comment les utiliser, ce qui révèle un déficit de compétences numériques à combler ou, inversement, que les fabricants doivent concevoir des produits adaptés au niveau de compétences des personnes pour qu'elles puissent les perfectionner au fur et à mesure qu'elles les utilisent.
EXHIBIT 1
The Majority of Respondents See No Use for Internet-enabled Technologies
Self-reported Internet Access Constraints
Most Still Use 2G or 2.5G Phones with No Broadband Internet Access
Use of Data Technologies by Businesses
Source: The World Bank
Une proportion plus faible de non-utilisateurs, 20 %, a cité le manque de disponibilité comme frein à l'usage des technologies numériques. Cela suggère que si l'accès reste un problème, il n'est peut-être pas la cause principale des faibles taux d'utilisation. Par exemple, le taux d'utilisation d'internet sur mobile et du haut débit dans la population générale — 22 % de la population moyenne des pays d'Afrique subsaharienne — est plus de trois fois supérieur à celui des microentreprises. La disponibilité du haut débit a régulièrement progressé sur le continent, passant de 25 % en moyenne en 2010 à 84 % en 2021, mais cette amélioration de la couverture ne s'est pas encore traduite par une hausse comparable de la connectivité : en 2021, 74 % des Africains vivant dans des zones où l'internet mobile à haut débit était disponible n'étaient toujours pas connectés.
Le manque d'accès aux microfinancements est un autre obstacle mis en évidence. Seulement 3 % des entreprises interrogées avaient déjà obtenu un crédit. Et, fait révélateur, celles qui avaient obtenu un prêt étaient plus nombreuses à utiliser un smartphone, avec un écart de 18 points de pourcentage par rapport aux autres entreprises. L'infrastructure est un autre domaine où des améliorations sont nécessaires : 44 % des entreprises interrogées — et 69 % dans le secteur agroalimentaire — n'ont pas accès à l'électricité. Les microentreprises sont, pour la plupart, déconnectées des chaînes d'approvisionnement internationales : seuls 16 % d'entre elles ont une grande entreprise comme principal fournisseur et moins de 2 % ont de grands fournisseurs basés à l'étranger. De tels liens peuvent pourtant être bénéfiques pour les petites entreprises, en créant des opportunités d'apprentissage numérique et en les intégrant dans les grandes chaînes d'approvisionnement.
Quant aux raisons pour lesquelles plus de sept personnes interrogées sur dix n'utilisent pas les technologies numériques, l'étude met en lumière de multiples facteurs susceptibles d'entrer en jeu. Par exemple, les applications qui pourraient leur être utiles ne sont pas toujours adaptées à leur niveau de compétence ou ne sont pas disponibles dans leur langue locale, et c'est peut-être là une occasion de créer un marché. Par ailleurs, les entrepreneurs peuvent ne pas comprendre concrètement comment l'utilisation des technologies va stimuler la productivité, ou leur connexion est parfois de mauvaise qualité, avec des vitesses de téléchargement lentes et irrégulières.
EXHIBIT 2
Smartphone and Computer Use Is Linked to Better Business Performance
Productivity, Sales, and Jobs Outcomes for Users of Selected Data Technologies
Note: Unconditional means of users relative to non-users (non-users=1.0). Productivity is measured as value added (total sales minus raw materials & intermediate inputs plus water and electricity used in production) divided by the sum of full-time workers and the number of owners. Total jobs are the number of full-time employees plus owners.
Source: The World Bank
L'enquête a révélé un écart important entre les hommes et les femmes en ce qui concerne l'utilisation des technologies numériques dans le milieu professionnel en Afrique. Les hommes travaillant dans de petites entreprises ont 3,3 fois plus de chances de se servir d'un ordinateur que les femmes et 2,4 fois plus susceptibles d'utiliser internet pour trouver des fournisseurs. À titre de comparaison, l'écart entre les sexes dépasse l'écart entre les générations dans l'utilisation des outils numériques, les jeunes employés étant 1,6 fois plus susceptibles d'utiliser un smartphone que leurs collègues plus âgés.
Lorsqu'on leur demande quelles applications numériques spécifiques les entreprises trouvent les plus utiles, les logiciels de comptabilité arrivent en tête. La microentreprise médiane qui utilise ce type de logiciel a généré 4 038 dollars de chiffre d'affaires par mois, contre seulement 315 dollars par mois pour celle qui ne s'en sert pas. Les outils en ligne pour l'embauche s'avèrent pertinents pour réduire les coûts de recrutement. Ils sont particulièrement appréciés dans le secteur hôtelier, car ils permettent aux entreprises d'entrer en contact avec des employés potentiels vivant dans d'autres pays. Les entreprises qui utilisent internet pour trouver de nouveaux fournisseurs déclarent des niveaux de salaire plus élevés que celles qui ne le font pas, avec des salaires mensuels moyens de 270 dollars contre 93 dollars.
EXHIBIT 3
Women Working in Small Businesses Are Less Likely to Use Digital Technologies
Divides in Uses of Digital Technologies by Owner Gender and Age Groups
Source: The World Bank
Cependant, ces résultats n'impliquent pas nécessairement une relation de cause à effet entre l'adoption de la technologie et la performance. Ils pourraient simplement refléter le fait que les entreprises les plus compétentes sont plus à même d'adopter les technologies numériques, ce qui suggère que la plupart des microentreprises et des entreprises informelles en Afrique sont face à des obstacles importants qui les empêchent de tirer profit du numérique en tant qu'instrument permettant d'élargir l'accès aux marchés et d'augmenter la productivité.
Les participants à l'enquête représentaient un large pan de l'économie, notamment les commerçants (63 %), les entreprises agroalimentaires (9 %) et les industriels (4 %). Les entreprises étaient dirigées par des femmes pour 44 %, une proportion qui montait à 49 % dans l'agroalimentaire et qui n'était que de 29 % dans l'industrie manufacturière. L'âge médian des microentreprises était de quatre ans et celui de leurs dirigeants de 36 ans. Enfin, 73 % des entreprises interrogées étaient informelles et 27 % formelles (c'est-à-dire officiellement enregistrées). Les entreprises formelles sont plus susceptibles d'utiliser les technologies numériques et obtiennent de meilleurs résultats que les entreprises informelles en termes de productivité, de ventes, de salaires et de bénéfices.
Bien que cette recherche permette de révéler des liens très vraisemblables entre la performance des entreprises et l'utilisation des technologies numériques, les auteurs recommandent de la renouveler périodiquement pour pouvoir tirer des conclusions de cause à effet plus nettes. Le document de travail fait partie d'un projet de recherche en cours mené par IFC, qui devrait aboutir en 2023 à un rapport sur l'Afrique numérique qui fournira des analyses plus approfondies sur le sujet.
À propos des auteurs
Izak Atiyas est chercheur au Forum sur la compétitivité de l'université TUSIAD-Sabanci et au Forum de recherche économique du Caire. Ancien professeur d'économie à l'université Sabanci d'Istanbul de 1998 à 2019, ses domaines de recherche portent sur la productivité, la politique industrielle, la politique de la concurrence, l'économie politique, la réglementation des industries de réseau et la privatisation. Il a obtenu un doctorat en économie à l'université de New York en 1988 et a travaillé à la Banque mondiale de 1988 à 1995.
Mark Dutz est consultant au département de recherche en politique économique d'IFC où il participe aux travaux sur la croissance de la productivité et ses liens avec la réduction de la pauvreté et la prospérité partagée. Il a rejoint la Banque mondiale en 1990, où il a travaillé dans l’ensemble des divisions régionales et au sein du Bureau de l'économiste en chef ainsi que, plus récemment, en tant qu'économiste principal au Bureau de l'économiste en chef pour l'Afrique. Il a également enseigné à l'université de Princeton, où il a obtenu un doctorat en économie et une maîtrise en affaires publiques.
