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Tamar Barbakadze

Si vous êtes déjà allé en Géorgie, il y a de fortes chances que vous souhaitiez y revenir. C’est ce que faisaient environ 70 % des touristes. En effet, ce pays ne manque pas d’attraits : les stations balnéaires de la mer Noire, les montagnes du Caucase, où niche le plus haut village d’Europe, les églises anciennes situées dans des endroits à couper le souffle et la gastronomie. Mais la pandémie a tout changé, amputant le potentiel de l’industrie touristique et des secteurs qui lui sont étroitement liés, comme l’hôtellerie et la restauration.

Depuis son indépendance en 1991, la Géorgie a connu de nombreux changements. Lorsque je suivais mes cours dans un amphithéâtre non chauffé il y a quelques décennies, j’étais loin d’imaginer qu’un pays où des coupures de courant quasi quotidiennes pouvant durer jusqu’à 24 heures exporterait un jour de l’énergie. Mais ce jour est arrivé.

Des coupures d’électricité aux conflits armés, la Géorgie a parcouru un long chemin dans de nombreux domaines. La croissance du tourisme international n’est que l’une des transformations qu’a connues ce pays. Avec ses 3,7 millions d’habitants et un territoire près de huit fois plus petit que la France, la Géorgie est considérée comme l’une des destinations dont la croissance est la plus rapide au monde. Exportation « invisible », le tourisme représente plus des deux tiers des recettes d’exportation de services du pays .

Comme ailleurs dans le monde, il a été touché de plein fouet par la pandémie de COVID-19. Même si la Géorgie a mis en place des mesures strictes pour endiguer la propagation du virus au début de la crise, l'assouplissement des règles à l'été 2020 est responsable d’une seconde vague virulente qui a frappé le pays dès l’automne. Les autorités ont décrété un confinement qui a fait baisser le nombre de cas, mais aussi, sans surprise, provoqué une récession, avec une contraction de l'économie de 6,2 % en 2020. Selon le New York Times, à la fin du mois d'août 2021, la Géorgie était le pays qui comptait le plus grand nombre de cas pour 100 000 habitants sur les sept derniers jours, et le plus grand nombre de décès pour 100 000 habitants. Cependant, à la suite des dernières mesures, les infections confirmées ont diminué en septembre.

Pour moi qui vis dans ce pays et qui connais des familles et des amis qui ont perdu des proches, il est difficile de parler statistiques quand chaque journée apporte son lot de tristes nouvelles et de récits poignants.

Tamar Barbakadze.
Tamar Barbakadze. Crédit photo: Tamar Barbakadze

Lorsque l'on aborde la question de l’impact économique de la pandémie de COVID-19, cependant, on s'intéresse généralement au commerce et à l’industrie. Mais au cours de cette période, j’ai observé que la pandémie avait beaucoup d’autres conséquences sur la vie des Géorgiens, des conséquences qui peuvent être difficiles à quantifier mais qui sont significatives et dont les répercussions durent longtemps. Les institutions artistiques et culturelles, notamment, peinent à se remettre de la pandémie, et ce secteur est souvent oublié dans les évaluations. On ignore toujours comment ces pans importants de notre culture survivront à une période aussi difficile.

Pour en savoir plus sur les efforts que déploient les artistes locaux pour assurer l’avenir de leur métier, j’ai demandé à plusieurs personnes de me raconter leur histoire.

« L’art ne peut pas rester immobile »

« La pandémie nous a obligés à sortir des sentiers battus », affirme Nino Sukhishvili, producteur général et directeur de la troupe Sukhishvili, qui a fait de la danse folklorique l’un des événements culturels phares du pays en associant les éléments du ballet moderne et la chorégraphie géorgienne traditionnelle. La troupe a été fondée en 1945 et a fait le tour du monde, se produisant à guichets fermés dans des lieux aussi prestigieux que le Royal Albert Hall, le Colisée, le Metropolitan Opera, le Madison Square Garden et la Scala.

Nino Sukhishvili.
Nino Sukhishvili. Crédit photo : Badri Vadachkoria

À la suite du confinement, les danseurs ont dû rester chez eux. Les écoles de danse très prisées que la troupe avait fondées ont fermé, privant ainsi de cours quelque 5 000 enfants et adolescents.

À Tbilissi, la capitale, Liza Abaishvili, 12 ans, suit des cours de danse depuis qu’elle a six ans. « J’ai toujours dansé jusqu’à ce que la pandémie de COVID-19 nous immobilise tous l’année dernière. Nous étions tristes... Lorsque ma mère a reçu un appel de notre professeur de danse nous disant que la troupe allait donner des cours en ligne, cela ressemblait à une blague, mais c’était une lueur d’espoir dans la morosité de nos vies à l’époque. En deux ou trois semaines seulement, j’ai recommencé à faire ce que j’aime par-dessus tout. Je sais maintenant que si l’on veut vraiment quelque chose, on peut y arriver dans n’importe quelles conditions. »

Derrière la décision de proposer des cours de danse en ligne, il y a la conviction qu’« il faut continuer malgré tout », confie M. Sukhishvili. « Les cours en ligne ont rencontré un franc succès et nous avons décidé de les maintenir et de les rendre accessibles non seulement à nos étudiants, mais à n’importe qui dans le monde. » Désormais, quiconque souhaite interpréter ou regarder des danses folkloriques géorgiennes n’a plus qu’à cliquer.

L’évolution de la forme est essentielle au processus de création, affirme le frère cadet de Nino, Iliko Sukhishvili Jr, directeur artistique et chorégraphe en chef de la troupe. Pour lui, « l’art ne peut et ne doit pas rester immobile ».

Iliko Sukhishvili Jr.
Iliko Sukhishvili Jr. Crédit photo : Sukhishvili

C’est ce qui l’a incité à ériger une scène en plein air dans la cour de sa maison, dans la banlieue de Tbilissi. Cette scène est rapidement devenue le lieu principal des répétitions et des représentations.

Cette nouvelle scène, baptisée « Takara », est devenue le lieu de création d’un nouveau programme. C’est ainsi qu’est né « Artifacts », le nouveau projet des Sukhishvili. Après une période hivernale difficile où presque tous les membres de la troupe ont attrapé le coronavirus, les répétitions ont repris, dans la perspective d’une nouvelle saison à Takara.

Une nouvelle série de concerts (a) sur la scène extérieure a eu lieu pendant l’été 2021, prouvant une fois de plus qu’il n’y a pas d’obstacles à la créativité. L’avenir de la troupe est une nouvelle fois en pleine transformation.

Takara, la scène en plein air construite pour que les danseurs puissent continuer à répéter et à se produire malgré les restrictions de la pandémie de COVID-19.
Takara, la scène en plein air construite pour que les danseurs puissent continuer à répéter et à se produire malgré les restrictions de la pandémie de COVID-19. Crédit photo : Zuka Pirtskhalaishvili

Développer les liens culturels

Outre la dégustation des vins et mets locaux, le shopping est une activité très prisée des touristes qui visitent la Géorgie, surtout lorsqu’ils souhaitent dénicher quelque chose de typique. Les émaux cloisonnés sont particulièrement recherchés. Les premières œuvres d’art en émail géorgien remontent au VIIe ou VIIIe siècle. Cet artisanat a connu son âge d’or aux Xe et XIe siècles. Après avoir été abandonné pendant des siècles, il connaît un renouveau.

Une bague en argent émaillée.
Une bague en argent émaillée. Crédit photo : Maiko Magalashvili

Mon amie Maiko Magalashvili est dans le métier depuis 15 ans. Avec la fermeture des boutiques et la crise du tourisme, le seul moyen de sauver son entreprise était la vente en ligne sur Facebook et Instagram.

« La pandémie a eu des répercussions dans presque tous les domaines. Résultat : le coût des matériaux et des services que j’utilise pour fabriquer mes émaux a considérablement augmenté », explique-t-elle. « Mais dans l’ensemble, mon activité a été moins touchée par la crise parce que je vends mes produits en ligne. »

Son travail suscite même un intérêt croissant, et les plateformes en ligne lui ont permis d’obtenir des commandes des États-Unis et du monde entier. « J’ai eu de la chance. Cela faisait un certain temps déjà que j’utilisais les plateformes numériques et cela m’a beaucoup aidée. Je n'ai pas souffert de la pandémie. Au contraire, alors que des entreprises mettaient la clé sous la porte, j’ai réussi à accroître légèrement mon chiffre d’affaires, de l’ordre de 10 à 15 %, ce qui n’est pas si mal en période de crise économique et de ralentissement de l’activité. »

Maiko Magalashvili.
Maiko Magalashvili. Crédit photo : Aleksandre Tarkhnishvili

Le cas de Maiko Magalashvili n’est pas aussi exceptionnel qu’il n’y paraît. Malgré les difficultés sans précédent qu’elle a engendrées, la crise de la COVID-19 a offert des opportunités à de nombreux entrepreneurs en Géorgie. Selon les enquêtes réalisées par le Groupe de la Banque mondiale en décembre 2020, près de 40 % des entreprises ont déclaré avoir lancé ou intensifié leur activité commerciale en ligne.

Un nouveau public pour l’art

C’est parce qu’elle a enseigné la peinture à ma fille que j’ai rencontré Nata Buachidze, artiste et fondatrice d’un atelier d’arts et de langues à Tbilissi. La pandémie de COVID-19 a bouleversé son activité, mais sa petite équipe a réussi à se transformer rapidement. Après avoir donné des cours en ligne pendant plusieurs mois, l'atelier utilise désormais un modèle hybride, combinant cours en présentiel et cours en ligne.

Nata Buachidze.
Nata Buachidze. Crédit photo : ARTAREA

« Non seulement nous n’avons licencié personne pendant la pandémie, mais nous avons dû embaucher des professeurs, car la demande de cours en ligne a augmenté de façon spectaculaire. Aujourd’hui, nous avons des élèves  dans le monde entier », explique Nata.

Désormais, Nata Buachidze expose ses œuvres en ligne et participe à des expositions virtuelles. « Curieusement, la crise a ouvert des possibilités auxquelles je n’aurais jamais pensé », déclare-t-elle.

L’histoire de Lana Bendukidze, une amie de longue date, est assez similaire. Depuis vingt ans, elle peint avec de la laine et des fils. En 2019, elle a fait deux expositions qui ont rencontré du succès, mais elle n’avait pas le temps de se consacrer à son art.

La pandémie a changé la donne. En un an seulement, elle a créé près de 40 œuvres. Ses tableaux sont désormais vendus sur diverses plateformes en ligne, dont son propre compte Facebook.

Lana Bendukidze.
Lana Bendukidze. Crédit photo : Mariam Topadze

« Lorsque j’ai commencé à créer des tableaux en utilisant cette méthode, il y a fort longtemps déjà, je n’aurais même pas imaginé que mes tableaux seraient accessibles en ligne. Mais c’est désormais possible. Je suis ravie d’avoir eu la chance de participer à une exposition numérique intitulée « Les femmes dans l’art » aux côtés d’artistes amateurs talentueux », déclare-t-elle.

Ce ne sont là que quelques exemples de la manière dont la numérisation a eu un impact positif sur le monde des arts pendant la pandémie. Face à des défis et des difficultés sans précédent, ces artistes ont réussi à développer leur art, à maintenir leur activité à flot et, dans certains cas, à toucher un nouveau public.

L’économie géorgienne se relance  progressivement depuis mars 2021. En avril, le taux de croissance atteignait un niveau record, à 44,8 %.

La pandémie nous a tous confrontés à d’immenses défis, partout dans le monde, et les pays en développement ont été particulièrement touchés. Mais des histoires comme celles-ci me rendent optimiste : elles montrent que la pandémie n’a pas réussi à paralyser l’esprit de création et d’innovation à Tbilissi ni à entraver le processus de transformation numérique à l'œuvre en Géorgie.

Le 27 octobre, l'IFC accueillera « UpNext : Au Cœur des Industries Créatives en Afrique », le tout premier événement virtuel soulignant l'importance de l'économie créative et les possibilités d'investissement et de collaboration. Les intervenants montreront comment les industries créatives africaines peuvent influencer le changement dans les défis du développement tels que le climat, l'emploi, l'éducation et la technologie. Pour en savoir plus : www.ifc.org/UpNext

Publié en octobre 2020